mer 22 mai 2013
Ce sera, encore. Encore et qu'importe ! Le vent, le soleil ou la pluie, qu'importe ! Une île plate comme la paume, or des phares sous les ongles, des falaises pour gencives. Mi-juin nous accosterons pour la troisième fois, la terre en forme de pince de crabe, qu'il creuse des houles, qu'il bruine des crapauds, qu'il perle à nos fronts du plomb chauffé jusqu'à l'argent. Reste la façade Est à fouler, troménie des douaniers, du cromlec'h jusqu'à l'île de Keller, pour y voir son sang dit le proverbe. Qui voit Ouessant, voit. Et cette fois plus longtemps : douze nuits,
quatorze jours.
Territoire du premier film (février 2005), souvenir de nos premiers ormeaux (février 2011). J'ai dit voilà j'ai envie de. Revenir, nous savions que. C'était dans le contrat, la moelle, la boussole tachycarde cousue sur l'intestin. Envie de lécher toutes les fougères de ses landes lors du gris-bleu du hors-été. Rupture, dureté, ermitage, souffle, marche, s’asseoir en tailleur, récolter le gui le long de l'Abreuvoir, se taire à son côté, côtier. Y revenir, redevenir là-bas, m'y recueillir et cueillir des ampleurs en silence, pas à pas de loup gorgé de mousses. Les faisceaux y tartinent la nuit comme des couteaux à beurre. À bord, je suis le maître dit la chanson du capitaine. Ouessant me correspond je ne saurais justifier
même si Molène a plu, même si Groix a plu, même voir sa fin a plu. Moines, Bréhat, Yeu, tout cet armada comme des hectares d'Avalon, des clochers d'Ys. Avec leurs yeux cousins tournés vers. Enez Eussa, Uxisama, la plus haute, la plus éloignée, la plus terrifiante à joindre quand ses courants saluent le sabot du grand vent. Eussa, Uchaf, nettoie, déterre, saupoudre des sels importants que filtrent les cils. Qu'importe le bavardage de l'îlien, sa frontalité, son vin : portuaire jusqu'à l'os je connais la chanson.
Dans la malle j'emporterai mais il nous reste un mois. Parce que le Caillou négocie son théâtre, décide de l'accueil. Nous sillonnerons, certes, mais ça appelle tellement fort qu'il faudra également devenir éperon immobile, lentille de Fresnel, lichen et abeille noire. Bien des matins, fou de Bassan après le thé, la rosée m'aura impliqué jusqu'au genou (prévoir quatre pantalons). Dans la vision surgissent des crissements de calame le nez plein de suie, le jus du pinceau la gravure sur argile, des notes à rassembler et des livres et des livres et des livres à mâcher, quadragésime de quatorze jours et douze nuits, avec peut-être la finition de ce
tricot longtemps oublié au seuil de mon Enfer. Yeats, Blake, des études, des poètes, des mythes, le haïku enfin retaillé dans son étroit diamant. Puis les colonnes épiques. Un son de harpe, de carpe, le feutre d'une flûte coché sur des horizons bleu pâle par triolets et si bémol avec pour âme ces langueurs du Japon attentif, cette celte gravité qui récite du fond d'une panse les Highlands broutés, les navigations. Autrefois dans mes nuits je tombais dans des puits, montais des ziggourats. Je travaille tellement ce besoin de sortir faucille au poing de ce paquet de récifs et des courants accidentés. Je sais que je peux subir le feu, le sacre, parce que ce n'est pas loin si j'en crois le frétillement sardine aluminium l'aimant à la pointe de la boussole, cadran solaire, mon talent résiduel. Froncer des sourcils pour chasser des brumes, ça je peux. Il le faut. Voir son sang, j'ai un mois pour enfin tenir entre le pouce et l'index, la pince du crabe, le nerf et le sens, la délivrance, travailler le savoir-faire d'une magie petite cependant branche de l'arbre, crosse déroulée, ferveur de la tourbe, si vous saviez comme je suis calme devant ces vents violets et frais.
Parallèlement nous alimenterons le carnet, le journal, notre périmètre de
souvenirs, mouvements de vécu scénarisés plus tard, des jours deviennent des heures, des heures deviennent des minutes, des secondes deviennent intemporelles. Douze et quatorze, autant s'attendre à. Avec et selon, au risque de. Puis tout ce temps sur place, bruines ou embellies, aurores impromptues et soirs audacieux, lui, moi, la marmite et le loisir, l'histoire d'amour plus rebelle que le sexe idéal. La romance et le résumé, le fruit, le jus de cuisson. On apprend. Depuis 2005 on apprend. Depuis septembre 1990 on apprend à se. Cadrer, essuyer l’œil, choisir les captures, profiter avec ou sans, on entend, on délaisse ou tente, guette, triture le temps au sécateur pour approcher du miel, du beurre, du genou foulé. C'est pour soi mais pas que, on partage à demi-nu, les chairs que nous mangeons, le trottoirs des mers et des îles et des mers et des falaises et des plages et des mers. Quand je regarde obstinément les épisodes je pense beaucoup à, je révise et envisage, corrige pour plus tard, foule mon raisin pour la pierre à encre et le bâton
biseauté. On se filme à demi-mots, la passoire à la main. Le celte, le néolithique, l'armoricain, les frontières océanes. Le blues des finistères. Puis nous deux garçons l’œil et l'oreille complémentaires, du logo jusqu'au dernier mot. Au débarcadère nous passerons la frontière lourds d'images à interpréter dans la fidélité du contexte, l'impératif du vu et vécu et savouré. Des journées à vanner, reluire, cadencer, décrire, suer, introduire. C'est tellement grand, une journée d'amour sur un sol peigné par le vide et le sel. Ensuite partager notre soupe.
La maisonnette est louée. J'ai un mois devant moi. Le cheval piaffe, il va se passer comme une érudition du puits, une sécrétion des tourbes, des gerbes blanches. La hâte m'obsède, sortir du continent m'obsède, le bateau, le bagage, les rayons et la corne, le fumet de la coquille, le sevrage. Vivement l'Irlande et l’Écosse, les fjords scandinaves. Ouessant ma copine ma troisième fois mon ventricule. Ta seule beauté me casse comme un œuf, réveille mes ardeurs de magicien, mon goudron d'écrivain, le calligraphe. Roux et maigre et ces yeux verts longs cils qui devinent des verges sous des tables, thé vert ou whisky pour porte de la perception. Calame et calme. Je me prépare, Ouessant, à boucler ta route, à brouter le reste de tes falaises, me réconcilier avec et contre. Pour, selon. La poésie, le mouvement de l'encre des couleurs des sons, le film tôt et tard pour donner. Tu es mon calendrier, mon écuelle, l'extrême épouse de mes semelles, ma petite bêtise si belle et isolée, si mesquine sous le gris du nuage je m'en fous du roux qu'on reproche je serai tel, debout, la bouche cassée, tordue de phrases nouvelles. De signes imprononcés.



