Pêr se lavait les dents. Comme nous disposions d’un véhicule pour le week-end je m’attendais à ce qu’il propose une promenade sur la côte (je lisais des blogs, j’avais une vague envie d’écrire, donc de boire). Cette fois-ci je n’ai pas hésité. Pêr avait une envie en tête : visiter le phare d’Eckmühl. Nous marchâmes le long de la grève odorante avant de lire l’écriteau qui annonçait la fermeture provisoire de la tour. Pas de chance. Au bas d’une statue dédiée aux marins j’appris que Kalonek signifiait Courageux.
    Pêr avait emmené une serviette et un slip. Passé Saint-Guénolé il se gara sur l’accotement. Puis, nos pantalons retroussés au-dessus des genoux, nous trempâmes nos chevilles dans le dernier soupir des vagues, cueillant ici une étoile de mer et là un oursin. Comme le soleil insistait et que l’eau promettait un certain confort, Pêr ôta ses fringues et piqua une tête. Pendant ce temps, je gambadais dans l’eau, le crâne plein de romans et de toiles.
    J’aime Pêr. J’aime aussi à dire que mon portable filme en super 8 tant il est médiocre. Mais soudainement sortir le téléphone de ma poche et immortaliser en douceur, c’était sublime. C’était ma marche fière.

 

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Élisabeth m’a aussitôt saisi les mains, Oh tu es là, toi !, souriante, impulsivement heureuse malgré ses épaules un peu voûtées par précaution. Sur une ardoise sont notés les mots tulipe, rose, pétunia, souvenirs d’un carré de gazon amélioré, de quelques jardinières accrochées à des balcons, peut-être simplement d’un bouquet planté dans un vase. Oh comme il est grand ! Tu vas bien ?, Élisabeth me flatte le bras, je sens que malgré sa bonne humeur je l’effarouche, alors je m’accroupis pour moins l’impressionner. Je sais que sa mémoire, immédiate ou un peu lointaine, ne stocke plus, qu’elle a donc totalement oublié que je l’ai lavée, que je l’ai nourrie, que j’ai calmé ses angoisses avec ces grosses pognes dont elle vantait sans cesse la température, oh que tu as les mains chaudes !
    À Ginette, une collègue avec qui j’ai travaillé trois mois plus tôt, j’apprends que j’ai réussi mon concours. Elle sait déjà que je travaillerais cet été dans l’établissement et m’apprend dans la foulée que les deux seuls messieurs du cantou (lieu de vie réservé aux Alzheimer), ainsi que Marie, sont décédés. J’encaisse. Puis Ginette me montre d’un geste du front l’ardoise posée au milieu de la table : nous jouons à nous souvenir du nom des fleurs.
    Mercredi prochain je porterai à nouveau la blouse. Mardi dernier, lors de ma première heure de conduite, la monitrice m’avoua que ce métier, aide-soignant, ça non, elle ne pourrait pas. Les vieux qui font caca et qui perdent la boule, beurk ! J’ai alors songé brièvement à mes parents et à leur orgueil surdimensionné qui préfèrent crever plutôt que ne plus maîtriser leur image. Personnellement j’ai peur de mourir tôt, mais pas de vieillir tard, assisté ou non.
    Au moment de partir, Élizabeth a voulu me retenir : Tu vas où, là ? Tu reviens, hein ? Oui, Lizy, je reviendrais. Et va savoir pourquoi, je le ferai de bon cœur. D’autant que ta dernière résidence porte le nom d’une fleur que j’aime voir et respirer.

À l’instar de ce précédent billet, trois de ces treize anecdotes (oui, je complique un chouïa ^^) sont les fruits de mon imagination. J’attends donc, non sans malice, vos estimations (promis, c’est la dernière !):

    I) Pêr et moi nous étions décidés à visiter le monastère qui siège au sommet du Mont Sainte-Odile (Alsace). Contre toute attente (car la plaine avait été épargnée), une neige abondante recouvrait le relief. Motivés par une anecdote du passé (je m’étais déjà plié à cet exercice un hiver lors d’une balade à Chamrousse), nous entreprîmes d’effectuer le circuit pieds nus, par jeu. Inutile d’ajouter qu’arrivés au monastère avec nos orteils bleuis nous étions passés pour de bien vertueux pèlerins.

    II) Le bel Albin était l’ami d’enfance de Pêr. Nous nous fréquentions régulièrement jusqu’à ce qu’il se mette en couple et vive son chemin. Des nouvelles nous parvenaient parfois de façon indirecte. Des années plus tard nous reçûmes un faire-part : nous étions invités pour son mariage, dans les environs de Luxeuil (Haute Saône). Or, à peine étions-nous descendus du train, les parents de Pêr, chargés de nous accueillir et de nous conduire à l’hôtel, nous apprirent que la future épouse avait la veille-même renoncé au mariage. Le banquet eut néanmoins lieu, par respect des invités dont la grande majorité avait débarqué des quatre coins de l’horizon.

    III) Je ne sais pas nager, si bien que j’ai failli me noyer à mes douze ans par pure insouciance : les gamins de ma ville natale aimaient l’été à se jeter dans le bassin de l’avant-port. Un jour, contaminé par la joie que semblaient ressentir mes braves acolytes, je pris mon élan et osai un saut téméraire, pensant que je trouverais la ressource d’atteindre l’une des échelles qui bornent le quai. Belle erreur ! Je fus sauvé par un adolescent qui se rendit compte in extrémis que je gesticulais en vain depuis deux trois minutes.

    IV) Partis de Nantes, Gillis (mon ex) et moi faisions de l’auto-stop en direction du nord de la France. Aux alentours de Caen un automobiliste nous avait embarqué, lequel n’avait cessé de m’observer dans son rétroviseur. Je ne sais combien de mois plus tard, lors du mariage de mon frère, j’eus la surprise de voir ce même automobiliste figurer parmi les invités. Non seulement il me reconnut aussitôt, mais il avoua m’avoir reconnu dès la première fois, dans sa voiture les quelques mois plus tôt, car il possédait un magazine de charme où j’avais posé nu. Ce fameux soir, je lui offris le furtif baiser qu’il exigeait sous peine de montrer la revue en question.

    V) Maquettiste d’une jeune association qui souhaitait organiser des spectacles (en l’occurrence un concert anti-apartheid au stade de la Beaujoire avec Kassav en tête d’affiche), je vis mon travail (une affiche 3 x 4m) collée dans tout le Grand Ouest. Hélas, le soir du premier concert, malgré les milliers de spectateurs présents, le patron s’enfuit avec la caisse (plus tard la justice l’emprisonnera à Paris pour escroquerie).

    VI) J’ai été quelques semaines Monsieur Pipi au Scaramouche, boîte homosexuelle parisienne aujourd’hui fermée, cependant autrefois connue pour son ancienneté et ces spectacles de transformistes. Fabrice, le patron, avait spécialement créé ce poste pour moi car je sortais avec l’un des membres de son personnel et, allez savoir pourquoi (avais-je la gueule de l’emploi ?), il avait tenu à ce que j’intègre plus activement l’équipe par ce biais.

    VII) Des gens du voyage (protestants) me prirent pour un prophète. Ils sous-traitaient un vignoble d’Épernay où je vendangeais. Le chef de clan me surprit un jour en prière, à genou, à l’extrémité d’un champ où je me croyais suffisamment loin du camp. Après conversation, il me proposa d’assumer le catéchisme des enfants, ce que je fis à la lumière des bougies. Mon statut étant mal vu par les moins crédules (ceux qui ciblaient la sédentarité), on me demanda, au premier prétexte (j’avais lancé une grappe sur un compère), de partir. Le chef de clan me conduisit, bien malgré lui, à la gare. Comme sa voiture patina soudainement dans de la boue, il crut que j’usai d’un céleste pouvoir pour manifester mon mécontentement.

    VIII) J’avais pris, à Nantes, l’habitude de dormir certaines nuits dans des wagons isolés en voix de garage. Habituellement, je me réveillais avant l’arrivée des femmes de ménage. Excepté ce jour où je n’ouvris l’œil qu’une fois arrivé à La Rochelle.

    IX) Pêr travaillait alors comme barman dans un casino. Le temps de la fermeture, un samedi soir, nous avions convenu que je l’attendrais sur la plage. Il faisait nuit noire et j’écoutais les vagues quand je m’aperçus qu’on me jetait des galets : une jeune fille, totalement nue, avait pratiqué un bain de minuit mais dans l’obscurité n’avait pas retrouvé ses vêtements, si bien qu’elle espérait une aide chevaleresque. Je lui prêtai mon pull (suffisamment ample pour couvrir toute sa pudeur) et l’accompagna vers l’appartement d’un ami qui habitait non loin. Aidés de torches, nous retrouvâmes plus tard ses frusques égarées.

    X) J’ai été la plus jeune ceinture noire de l’histoire de mon dojo (à treize ans), si bien que je fis la une du journal local (d’autant plus que j’avais validé mon kata avec une fille, ce qui était rare). J’avais commencé le judo prématurément (à quatre ans), orienté vers ce sport par mon médecin suite à un constat de scoliose (j’avais poussé trop vite – on me donnait chaque fois trois ans de plus -, le toubib avait pensé que ce sport me redresserait mieux que de laborieuses séances de kiné). J’ai abandonné les tatamis à ma troisième dan parce qu’exilé à Rouen pour le lycée mais, aussi, fatigué de combattre sans en apprendre plus techniquement.

    XI) J’étais barman dans un quartier strasbourgeois assez tendu. Une fin d’après-midi, une troupe de gens du voyage débarquèrent et réclamèrent de voir mon patron qu’ils semblaient connaître. Comme j’avais remarqué qu’ils portaient des armes à feux, j’appelai discrètement le patron en question, lequel, un quart d’heure plus tard, débarqua derrière le comptoir (entre-temps, j’avais noté que le fils du patron, accompagné d’autres employés, nous avaient bizarrement rejoints, vêtus de longs manteaux). Après quelques échanges de mots, les deux camps sortirent les armes (des flingues et des fusils), se menaçant les uns les autres sans tirer. Pendant ce temps j’avais regroupé dans la salle de jeu les clients dont certains s’évadèrent par la cour intérieure. J’étais si blême que mon patron douta que je revinsse le lendemain.

    XII) Catherine s’était mise en tête que j’étais son amoureux si bien qu’elle m’invita à parcourir, avec son frère et sa mère (qui voyait en moi un futur gendre), les canaux de Moselle à bord de la petite péniche touristique qu’ils avaient loué quelques jours pour l’été. Un après-midi, on me confia imprudemment la barre. Si bien que pris de l’une de mes légendaires rêveries je fonçai droit contre la berge, endommageant au passage la pompe. La nuit suivante, comme nous commencions à couler, nous dûmes appeler un technicien.
 

    XIII) Enfant solitaire et reclus dans mon monde de sonnets et de dessins, il m’arrivait de soudainement, quand je devais par exemple répondre trop vite à une question, de me mettre à pratiquer sans crier gare, et sans m’en rendre compte, une sorte de glossolalie, déblatérant une langue qui m’étaient claire mais totalement absurde pour mon entourage. Cela dura quelques années (mes parents croyant longtemps que je faisais l’idiot), jusqu’à ce que les crises d’asthme prennent le relais, vers mes dix ans.

Quand je vois son nom affiché sur le portable, je sais que Mimi évoquera sa dernière mésaventure, qu’elle soit navrante ou bénigne. Quand Mimi a du chagrin, ma grosse voix la console, l’apaise, parfois même la fait rire. Non loin de chez moi, sur l’autre rive, existe une petite place abritée par des tilleuls, un marronnier, des buissons. Depuis qu’elle fréquente Alain, s’il fait soleil, Mimi passe de longs après-midis assise sur le muret, toujours emmitouflée dans son blouson et s’associant parfois à la partie de pétanque qui se joue. Assez régulièrement, quand je me rends à la salle de sport ou à mes leçons de code, ou bien quand Pêr et moi souhaitons boire un apéritif au Saint-Andrew, dernière terrasse ensoleillée avant le soir, je la croise au beau milieu de ses acolytes, pour la plupart des garçons aux visages burinés, vieillis, qu’entourent de gros chiens libres. De ces gens qui vont acheter de la bière bon marché à la supérette d’en face, pour certains après avoir réclamé l’aumône.
    La première fois que j’ai rencontré Mimi, ce fut à l’hôpital de Konk Kerne. Nous étions réunis, avec d’autres, pour entamer notre cure de sevrage alcoolique de quatre semaines : nous avions notre couloir, nous formions une sorte de communauté à part. Elle n’arborait pas encore ces cheveux blancs qui depuis frisent à ses tempes. Elle n’en était pas non plus, contrairement à moi, à sa première tentative. Les quinze premiers jours je communiquais peu. Puis, comme mes troubles du comportement s’amenuisaient, j’osais faire connaissance et entrer dans les conversations. Dès lors, puisque j’avais l’oreille adéquate et la tessiture rassurante, Mimi, bien que nous eussions le même âge, trouva en moi le grand frère à qui confier ses déboires avec son ex-mari, ses problèmes de communication avec ses deux enfants, ou encore l’idylle secrète qu’elle entretenait avec l’un d’entre nous (ce qu’interdisait pourtant le règlement). Deux semaines après la sortie de cure je l’avais invitée, avec deux autres compères, à dîner à l’appartement. Moins par franche amitié que par solidarité.
Peu de mois plus tard elle me téléphonait pour m’apprendre que son idylle avait tourné au cauchemar (fracture de clavicule à l’appui) et qu’elle avait replongé. Elle sanglotait comme une enfant.

    La dernière fois que je l’ai vue, jeudi dernier, je rentrais de ma leçon de code sous un soleil d’été. Comme de coutume elle était assise sur le muret tandis que son flirt actuel discutait avec des larrons, canette en main. Lorsque je lui fis la bise, je sentis immédiatement l’odeur de bière dans son haleine, que confirma un regard incertain. Je me suis alors souvenu qu’elle avait réclamé une troisième cure, laquelle le toubib lui avait refusée prétextant qu’elle n’avait pas suffisamment remis le nez dans la boisson, bien que depuis plusieurs mois Mimi ne travaille plus, jugée inapte pour cette raison.

    L’alcoolisme trop souvent se résume dans les esprits à un vice délibéré. Personnellement, mon accoutumance possède plusieurs racines, à commencer par des antécédents familiaux, même si une psy m’apprit, malgré l’œuvre de Zola, qu’il n’était pas prouvé que la génétique explique l’accoutumance (elle ajoutera ensuite qu’en revanche elle avait vu des enfants reproduire des schémas parentaux). Personnellement, je date parfaitement le commencement de mon addiction : c’était en 1999 et Pêr, via une lettre laissée sur la table de la cuisine, m’annonçait son désir de rompre alors que je n’avais rien vu venir. Je sais aujourd’hui, suite à ma psychothérapie, que ce moment de désamour, mal vécu, ouvrit aussi la brèche à des démons vautrés dans une enfance trop inconfortable pour mon extrême sensibilité. Ça peut vous paraître simple, mais je peux vous assurer que la grande majorité des buveurs consomment pour fuir et pour se faire mal, pour échapper à la profonde sensation d’ennui que leur propre personne, à un moment donné, provoque. La soif, comme je le dis souvent, je ne la connais pas : je ne ressens jamais l’envie de boire du whisky. Quand j’ai soif j’avale de l’eau, du jus de fruit ou du thé. Mais voilà, dès que je me sens seul ou que je m’ennuie, dès que je suis inoccupé ou que je convoite d’écrire, dès aussi que je dois m’inclure dans une foule, parce que tout cela à certainement un rapport avec des dégâts psychologiques, j’ai besoin d’avoir recours à la dimension alcoolique ; si j’avais des amis tels que j’en connus autrefois, inéluctablement 90 % de la question serait résolus d’un claquement de doigts. Dans l’alcool, c’est le venin du sentiment de la solitude injuste qui tue.
    J’écris ce billet (très incomplet) également parce que fatigué de lire ailleurs des articles trop facilement accusateurs et moralistes. Mimi n’a pas brisé sa vie par vice, l’alcool n’amuse que ceux qui n’en souffrent pas. Mimi aurait aimé pouvoir donner ses premiers cours de conduite à sa fille aînée comme j’aimerais retrouver la fougue de jadis. Quand j’écrivais, quand je peignais, quand je séduisais, etc.

    J’écris aussi ce billet parce que ce prochain lundi je commencerai mon second sevrage, chez moi cette fois, méthode dite ambulatoire. Mon avenir, je ne le vois pas sous la houppe des tilleuls ensoleillés d’une petite place loin du monde.

Parmi ces douze anecdotes me concernant, trois sont de pures inventions. Saurez-vous les repérer ? (Pour ceux qui suivaient mes précédents blogs, certaines affirmations leur seront familières. Merci à eux de donner leur pronostic sans vendre la mèche) :

    I) Nous nous promenions, Pêr et moi, le long de l’immense plage de l’anse de Vauville (Cotentin) quand sur la grève nous est apparu un dauphin échoué. Comme je tenais à conserver un souvenir de cette rencontre inhabituelle, je lui ai arraché une dent de la mâchoire supérieure.

   II) Ma patronne parisienne n’avait pas apprécié que je me décolore les cheveux. Lors d’un repas qu’elle avait organisé pour son personnel, comme elle avait eu quelques paroles déplaisantes à mon égard, je m’étais illico travesti (avec la complicité de trois clientes) et, sous les yeux incrédules de la tenancière, j’entrepris derechef de tapiner sur le rond-point de la Chapelle, face à son hôtel. Un camion s’était arrêté, dans lequel j’étais monté le temps de quelques mètres.

   III) La première fois où j’ai pu contempler le soleil de minuit rebondir sur la mer empourprée, ce fut sur le bateau de croisière qui m’emmenait vers l’archipel des Lofoten (Norvège). Le spectacle m’avait d’autant plus ébahi que l’astre toucha l’horizon exactement entre deux sombres silhouettes de falaises.

    IV) Suite à une mésaventure professionnelle qui me laissa sans argent ni logement, j’ai eu recours, non sans une insouciance mâtinée de fantasme, à la prostitution l’espace d’un court hiver. J’officiais aux abords d’un parc nantais, mais après quelques semaines, ma concurrence étant mal venue, le souteneur d’un collègue m’intima de changer de territoire, ce que je fis, choisissant un parking du centre-ville, près d’une église.

    V) J’avais trouvé sur la plage de ma ville natale un galet sur lequel, au marqueur, était inscrit un numéro de téléphone. J’avais trouvé l’idée poétique et l’esquisse d’un projet romanesque avait commencé à me faire gamberger. Après quelques jours d’hésitation, j’avais fini par appeler d’une cabine (à l’époque je ne possédais pas de portable). Le jeune homme au bout du fil habitait Rouen et m’avait assez vite mis à l’aise : bisexuel, le gaillard dirigea cette première conversation vers la pente glissante que vous imaginez. Nous nous rencontrâmes le samedi suivant et nous fîmes notre affaire sous le regard des mouettes.

   VI) J’avais treize ans, j’étais passé sur les ondes d’Europe 1 dans le cadre d’une émission où les auditeurs téléphonaient leurs annonces. Comme j’avais demandé à ce qu’on m’héberge pour quelques jours de vacances, une famille franco-algérienne de Reichberghausen (Allemagne) me proposa leur hospitalité. Un dimanche de soleil, nous partîmes à une fête de village où je remportai un concours de dessin, reproduisant de mémoire l’église que j’avais observée depuis la fenêtre de ma chambre. J’avais reçu pour prix un bock d’un litre de bière et mon dessin fut exposé un mois dans le hall de la mairie.

    VII) Le restaurant universitaire protestant du Stift (Strasbourg) cherchait des bénévoles pour acheminer des vivres jusqu’à des communautés orthodoxes de Roumanie (c’était en 1990). J’étais alors étudiant en théologie et cette expédition de trois jours me séduisait, ne connaissant pas ce pays. J’avais postulé, bien que la possession du permis B était quasiment exigée. Je ne sais grâce à quel critère, ma candidature fut acceptée et deux semaines plus tard j’étais contraint par ma famille d’accueil à boire de l’eau-de-vie dès le petit-déjeuner !

    VIII) Dans ma vie je me suis retrouvé trois fois dans une situation où j’ai tenté de faire l’amour à une femme. J’ai oublié, avec la première (d’une quinzaine d’années mon aînée), comment je me suis retrouvé dans son lit : j’ai fait semblant de jouir. Avec la seconde (également nettement plus âgée), ce fut plus compliqué : elle s’était attachée et comme j’avais encore simulé la jouissance (désolé, la texture féminine me laisse froid) elle prit en vain la pénible pilule du lendemain. Avec la troisième (une barmaid), j’étais tellement ivre que je me suis effondré avant d’avoir pu la pénétrer.

   IX) Gillis (mon ex) et moi traînions dans Londres depuis quinze jours, au bout desquels nous désespérâmes d’atteindre l’Irlande (nous étions sans domicile fixe). Fatigués, nous gagnâmes l’ambassade de France, prétextant qu’on nous avait voler nos papiers. On nous donna une livre à chacun avec pour mission de gagner Dover par nos propres moyens et d’embarquer pour Calais (sous garantie qu’on rembourse les billets, ce que fit plus tard la sœur de Gillis). En début de traversée, le capitaine, que notre histoire ne berna pas, nous offrit généreusement un repas copieux, sourire en coin.

    X) Seb, un amant normand, m’excitait à ce point que plusieurs jours durant j’avais retrouvé du sang dans mon sperme. J’avais jadis lu un article où l’on appelait cette sécrétion le "jaune d’œuf". Et sachez-le : c’est plutôt douloureux !

    XI) Il m’est arrivé de voter Front National par mégarde (une seule fois, hein !) : j’avais sélectionné quatre bulletins par principe, en avais glissé un dans l’enveloppe décisive et rangé les trois autres dans la poche arrière de mon pantalon (de crainte qu’on fouille la corbeille après moi). Sorti de la mairie, j’avais vérifié mes trois bouts de papiers avant de les jeter dans une poubelle publique, réalisant la pire étourderie de ma vie.

    XII) À Grenoble j’avais rencontré Francis qui voulait absolument élever des chèvres dans les Pyrénées. Un matin nous quittâmes la ville et, après une nuit passée à Avignon, nous fîmes de l’auto-stop à la sortie de Montpellier. Un homme, poliomyélite, nous proposa dans la conversation de s’occuper de sa ferme-auberge (située près de Béziers) et, dans la foulée, de son cheptel durant l’hiver. Les dernières nouvelles que j’obtins au sujet de Francis confirmèrent qu’il avait réalisé son rêve.

Je suis né dans un port et trois de mes oncles vivaient de la pêche. Mon grand-père paternel, qu’une leucémie soudaine, alors que j’allais naître, m’empêcha de connaître, naviguait jusqu’à Terre-Neuve pour y traquer la morue. Pour ma part je ne suis pas marin, mais, comme j’aime à le formuler, homme de la côte, résolument. J’ai dans le sang le goût des quais et des plages, des chemins de douaniers et autres prés salés, tous ces décors de caractère qui ont forgé le mien. Chaque fois que je pris le large, que ce fût pour taquiner le maquereau, accoster en Angleterre ou bien gagner de plus modestes archipels, la mer, alliée au soleil, s’avéra d’une tranquillité toute oléagineuse. J’ignore donc à quel point une forte houle confirmerait, ou non, la fibre de mes aînés. Ce dimanche dernier, alors que je buvais un chocolat chaud à l’embarcadère d’Esquibien, j’observais l’horizon par-delà le pignon du hangar des sauveteurs : pas la moindre écume ne mouchetait le turquoise des eaux dont la brise charriait le musc. Puis Pêr me rejoignit, billets en main : les 250 places du bateau étaient réservées, ciel bleu et pentecôte aidant. L’Enez Sun de la compagnie Penn Ar Bed pendant ce temps chargeait sa cale de bagages et de ravitaillement sans hocher de l’étrave. Je ne suis pas marin mais homme de la côte, cependant subsiste cette vague excitation dès que la passerelle franchie je sens respirer la coque au rythme de l’imperceptible remous. Tout le long de la traversée mon regard caressa le flanc roux du cap, amusé d’observer Primelin sous cet angle lointain, lorgnant tout de même de temps à autre, par bâbord et tribord, l’éventuelle apparition d’un dauphin dans le sillage (la zone compterait vingt-sept individus). La pointe du Raz et le phare de la Vieille dépassés, je descendis du pont supérieur pour fumer ma clope en poupe où j’échappais un instant, col relevé, aux turbulences d’un vent frais. C’est alors que je me suis pleinement reconnu : silencieux, emmuré, impénétrable comme souvent le sont les enfants de l’estran, or surtout heureux de vivre un absolu, celui d’arpenter prochainement un territoire cerné par cette frontière chérie, une boucle de côte. Arrivé dans les bras de l’île de Sein j’oubliai déjà la traversée : Men Brial pour premier hôte, je savourai aussitôt cette impression de venir visiter une vieille cousine, un peu fâché en conséquence avec mon possible statut de touriste insolent, bien que persuadé qu’un œil un peu expert saurait retrouver dans mon visage la musculature particulière des amants du sel.
    Nous repartîmes le lendemain en fin d’après-midi, aussi muets qu’à notre débarquement.
    Trois jours plus tard je posai la question à Pêr, à savoir le ou les moments qu’il avait particulièrement retenu lors de ce bref séjour. D’emblée il m’en cita deux, à commencer par l’inévitable coucher de soleil. Nous étions sortis du restaurant le plus excentré, Pêr avait décortiqué une assiette de fruits de mer tandis que je phare ar men brialm’étais régalé de quelques bulots et bigorneaux (pas assez poivrés à mon goût), suivis d’une aile de raie. Après quelques pas à travers la courte lande, nous nous étions assis au pied du grand phare occidental, sa fine érection typiquement noire et blanche. Personne aux alentours, simplement nous, les lapins, et face à nos yeux paisibles, en contre-jour, le chapelet de récifs de la chaussée de Sein, territoire favori des cétacés autochtones (nous l’apprîmes plus tard d’un barman). Puis, quand l’Atlantique acheva d’éponger la flambée céleste, notre phare commença timidement à faire valser son œil cyclopéen : quatre longs traits de lumière, un seconde de silence, quatre longs traits de lumière, une seconde de silence, ballet de faisceaux auxquels Ar-Men, le prince des phares, ne tarda pas à répondre, cloué sur l’horizon, d’ici pas plus haut qu’un sombre centimètre. Son clignotement me fascinait comme une ancienne légende qui subitement déclarerait sa véracité. Le second moment choisi par Pêr fut sa seconde baignade. Une sorte de petit isthme inhabité, au bout du quai des Français Libres où nous logions, n’était accessible qu’à marée basse. Nous en avions quasiment fait le tour quand Pêr désigna un endroit parmi les galets et les rochers. Il se déshabilla, mouilla épaules et nuque et nagea dans l’eau froide quelques minutes. À son retour je lui désignai du doigt le périscope noir qui émergeait et luisait devant nous, à peu de mètres : un phoque nous scrutait. Il plongea cinq ou six fois pour aussitôt réapparaître et nous narguer. Pêr soudainement réalisa que l’animal, intrigué, l’avait peut-être entendu et flairé de près.
    Mon souvenir le plus marquant, pour ma part, je ne le dois pas aux particularités strictes de l’île : tout en son sein m’était indiciblement familier, et j’ai cette tendance à être d’abord sensible à ce qu’imprime en l’Homme la culture propre à ce genre de territoire. J’ai marché sur les rochers tel un vieux bouquetin rôdé à l’affaire, j’ai cueilli des galets comme si je les avais poli moi-même, je connaissais les oiseaux, les herbes, j’étais à l’aise parmi ces dédales étroits où le vent se dissout Grand phare de l'ile de seinet j’ai écouté avec un authentique ravissement les anciens s’exprimer en Breton. Mais si je devais me contenter d’un seul souvenir, ce serait cette dernière heure où nous nous sommes assis sur le muret du quai, face au chemin maritime qui nous ramènerait au continent. À cet instant un carrefour de pensées m’a préoccupé. J’ai réalisé premièrement que lors de ces deux jours mes angoisses s’étaient dissipées. J’en oubliai même d’avaler mes louzoù. Je buvais un verre de vin blanc et Pêr était à mes côtés, j’étais amoureux, le soleil nous écrasait et me parvenait aux narines l’odeur de la décantation des algues quand trois jeunes gens, deux garçons et une fille, vinrent siroter leur apéro près de nous. Le garçon brun s’exhibait torse nu, sa croupe visible, les mollets arqués. Pas un poil de graisse, un buste de plongeur et un sourire aussi brut que sensuel, 25 ou 27 ans, glabre. Je l’avais déjà remarqué la veille, au même endroit, des joueurs de pétanques animaient la place, j’avais deviné que ce mec fréquentait intimement l’île même si dans la discussion son pote lui reprocha d’avoir cuit par flemme les araignées dans de l’eau douce au lieu d’eau de mer (il faut aussi savoir que sur Sein, l’eau dessalée par la station est  rationnée). J’avais également croisé plusieurs fois son regard au restaurant tout en prenant soin de baisser les yeux : il était accompagné de sa petite amie (son crâne affublé d’un foulard disgrâcieux) et de ses hypothétiques beaux-parents (si j’ai bien compris la conversation). Il ne fut pourtant pas le seul mec bandant frôlé sur cette poignée de terre, or ce gaillard au  plexus large et soutenu catalysa mes tergiversations intérieures. Assis donc sur ce muret grillé, cet Apollon à deux pas, lequel bière en main aimait à régulièrement ranger verge et testicules d’un geste franc, me ramena à mon souci de discipliner mon devenir. Je me suis dit : si tu reviens sur ce caillou, ce sera comme lui, sculpté et impudique.
    Il y avait donc ce mec bandant, ses hanches fermes et dessinées. Il y en avait un autre, plus adolescent et habillé de blanc qui déambulait avec ses pommettes rudes, ses prunelles délavées et le rein nonchalant, creux, troués de fossettes. Il y avait Pêr à ma droite qui regardait des moineaux nourrir d’impétueuses progénitures mais il y avait surtout mon sentiment que j’étais destiné à vivre (à exister) sur une île fragile, austère mais conviviale, tournée modestement vers l’ouest, un ouest libre et béant, réservé à des âmes spéciales, simples, solidaires. À Sein l’idée devint venin. Assis les pieds dans le vide je me suis juré (encore) d’écrire et de peindre, d’épargner suffisamment d’argent afin d’enfin sortir de cette glu continentale. Vous riez ? Vous avez raison. Je viens de vomir un trop plein de whisky et de nicotine et tandis que je régurgitais je pensais à cet article lu là-bas, lequel évoquait la fin de l’écrivain Kerouac, mort à 47 ans d’une hémorragie œsophagique suite à son alcoolisme forcené alors qu’il cherchait à se réconcilier avec son ascendance bretonne. Toujours assis sur ce quai improbable je réfléchissais à une histoire, à une image, à mon agonie prématurée. Et à Pêr, l’homme qui m’aide à me supporter, l’ami qui me ralentit dans ma débâcle. Une sorte de plénitude profonde m’envahissait. J’étais vissé, je ne voulais plus partir. Quand je reviendrai, me suis-je dit, je nouerai mon t-shirt autour de ma taille, le nombril offert, ce que jamais je n’ai osé faire. Pour moi ce sera comme la fin d’un calvaire. Je saurai faire comme Pêr : me mettre en maillot de bain sans avoir peur du regard des fleurs. Ensuite j’ai ajouté : tu te filmeras dès lundi, une minute par semaine, histoire de forcer le processus. Nous avions du matin au soir arpenté tous les hectares de l’îlot, or une heure avant de le quitter je ne voyais que cette promesse de me transformer en garçon qui tient debout.
    (Cela dit nous avons filmé le paysage malgré l’implacable soleil qui écrasa bon nombre de prises. Je pense cependant qu’une vidéo de quinze minutes reste jouable. À suivre, donc).

Y dormir ou bien simplement l’effleurer de la semelle ? L’argument du romantisme ne saurait suffire bien qu’un peu de ce sel, très certainement, participe à la saveur de l’entreprise. Probablement n’est-ce qu’une illusion, or marquer d’une nuitée certains lieux charismatiques, à mes yeux, crée l’intimité suffisante pour accéder à la magie d’un vrai contact. Oh bien sûr le caillou est étroit : une bonne cinquantaine d’hectares jetée à quelques cinq miles de l’extrémité du cap, à peine de quoi s’épuiser à marcher entre deux embarquements ! D’autres s’ennuieraient. J’y tenais cependant, Pêr posa la question, je voulais valider l’aventure telle que je l’avais souhaitée pour le Mont Saint-Michel, Ouessant, le Youdig ou Belle-Île. Pas seulement arpenter le bourg et son pourtour limé par la vague, mais aussi lui confier mon sommeil, y connaître le soir et le matin, pour l’imprégnation, pour l’accomplissement.
    Pêr, ces derniers mois désireux de me réapprendre à marcher sans tenir une main, m’invita à organiser seul ces deux jours. En quatre coups de fil j’avais loué une chambre d’hôtes et réservé nos places sur le bateau. J’avoue que je ne me croyais plus capable d’initiatives aussi rudimentaires. Mon homme, dans la foulée, toujours soucieux de me confronter à ma propre capacité d’autonomie et amusé de m’apprendre à me comporter en futur conducteur, me chargea également de le guider jusqu’à l’embarcadère d’Audierne (les Bretons de la région riront, mais passager distrait c’est pour moi toute une épreuve). Assurément nous emporterons la caméra, avec le délicat projet de vous concocter les jours à venir un film comme nous en avions l’habitude avant ce blog-ci.
    Cette petite rencontre avec l’île de Sein, cet isolement furtif ces dimanche et lundi prochains, ne saurait toutefois se résumer à une seule escapade amoureuse : amateur de signes et de rituels, j’y vois l’occasion de marquer d’une croix blanche le commencement de mon ascèse précédemment promise. À suivre, donc.

I) J’avais remarqué que le courrier provenait de Rennes. Le tampon de l’expéditeur ne laissait pas de doute quant au contenu. Une seconde j’ai hésité : laisserais-je comme de coutûme Pêr décacheter ? Arrivé à l’appartement j’ai posé l’enveloppe sur la table de la cuisine, ai rangé dans le frigidaire les deux maquereaux achetés aux Halles puis salué le chat qui sommeillait dans un fauteuil. Finalement, après un soupir d’appréhension, j’ai déchiré l’angle de la lettre avec l’ongle du pouce. Un texte bref m’annonçait que, compte tenu de mon classement au concours, je serai affecté à l’institut que je convoitais en premier (parmi les vingt-neuf options que j’avais classées), en l’occurrence celui de Kemper, ma ville, ce qui stratégiquement m’épargnera quantité de tracas. J’avoue, et ce malgré l’optimisme de Pêr, que sans cette affectation providentielle ma formation eût été sinon impossible, du moins très problématique. Le soulagement fut tel que je me suis servi un verre de crémant, ce que fit aussi mon conjoint à son retour, excité par l’heureuse nouvelle. Les obstacles tombent les uns après les autres ; ne me reste plus, dans la perspective d’éventuels stages à Douarnenez ou Concarneau, qu’à valider le permis de conduire et dégoter un véhicule (jeune conducteur je ne pourrai louer), ou bien de repérer des hébergements honnêtes. Après m’être lavé les dents (les maquereaux étaient charnus), je me suis observé dans le miroir de la salle-de-bain : je me suis demandé si je serai le doyen de la classe, je me suis cherché des rides puis je me suis répété que le Destin faisait des efforts et qu’il devenait urgent que j’accélère mon rétablissement.

   II) Ce midi nous avons mangé des pommes de terre avec des œufs durs et de la crème. J’avais émis ce souhait, cette envie, sans nostalgie, de retrouver quelques saveurs d’enfance, comme ça, par plaisir. Parmi les plats récurrents qui ont régalé ma jeunesse figurent également les endives au jambon, la Maïzena, la soupe de poireaux, le riz au lait ou le bifteck haché avec des chips tièdes – des mets ouvertement modestes (à cet âge je n’avais pas conscience de cela, même si très tôt j’avais compris que ma mère faisait le ménage chez des riches ou que mon père, ouvrier syndiqué, cumulait les heures supplémentaires). En écrasant mes patates dans la crème je me suis souvenu de mes parents avec lesquels je suis fâché depuis janvier 2007. Ils ne m’ont pas vu grandir, n’ont jamais accepté que je vive une histoire adulte aussi personnelle que la mienne, et ne connaîtront probablement jamais qui je suis en train de devenir à quarante ans, avec mon avenir d’aide-soignant. La dernière fois que j’eus ma mère au téléphone, ce fut pour l’entendre me hurler alcoolo ! Elle ignorait mon addiction, mon frère s’en était chargé, lui montrant au passage l’imprimé d’un billet peu flatteur que j’avais édité sur un précédent blog. Or ce texte, dans sa première moitié, ne faisait que s’en tenir à des faits, à leurs propres propos pour la seconde partie. S’en était trop pour l’orgueil de mes géniteurs, pour qui le lien filial ne prédomine pas. Quant à mon frère, lequel croit encore possible notre fraternité, Pêr s’est récemment chargé en peu de mots de l’obliger à ne plus nous appeler : mon équilibre en dépendait. C’est fou ce que peut soulever la saveur d’un plat bête. La veille, Pêr et moi nous étions concocté du poisson cru (du thon, de la dorade, du saumon), accompagné de riz, de radis noir râpé, de gingembre confit maison, de sauce au soja et de wasabi (une moutarde japonaise qui vous enfonce des clous dans les narines). J’ai évolué. Et ça m’aura coûté la haine de mes parents. Cependant le temps gagne et je commence à saisir ce que m’avait annoncé la psy consultée lors de la cure : on ne change pas ses parents…

    III) Je ne continuerai pas le roman pourtant copieusement commencé ce début d’année. Si je réserve à ce blog une sincérité toute autobiographique (ou l’inverse), je ne suis plus en mesure d’exploiter ce filon pour un marathon romanesque. Trop éprouvant, trop cul-de-sac, trop bouleversant (j’ai besoin de liberté, de respirer, de m’envoler). Si bien qu’un autre possible livre a fini par germer. Je vois depuis un mois les deux protagonistes principaux (Malo le tatoueur et Joaquim le boxeur amateur), le contexte (les quatre semaines d’une cure de sevrage alcoolique), quelques scènes clés (Joaquim, alors qu’il attend son tour, pleure malgré lui devant les douches parce qu’il entend Malo chanter une gwerz), l’atmosphère générale emprunte de pudeur (non, mes deux gaillards ne baiseront pas ensemble), et une foultitude de micro-visions qui me font dire que je saurai donner vie à tout ça. Demeure cependant mon habituel problème en matière de fiction pure : la colonne vertébrale de l’intrigue (j’ai une vague piste : apprenant que Malo est tatoueur, Joaquim lui commande un dessin, fil rouge de leur relation). Mais surtout, si je m’engage à le rédiger, je tiens à ce que cet éventuel roman soit pensé à la troisième personne du singulier.

    IV) Cet après-midi, profitant d’un soleil intensif, nous nous sommes promené le long du chemin de halage avant de bifurquer par le pont. Je songeais à ma future formation, à mes parents, mon envie d’écrire, ce ventre lourd que je peinais à cacher, je digérais la patate et le jaune d’œuf, les souvenirs énervants. Quand m’est revenu à l’esprit une vidéo (cf. ci-dessous) glânée récemment sur le web, laquelle me ramena à la raison de ce quatrième blog et cet article du 22 septembre intitulé La promesse. Justement, aujourd’hui, suant sous mon vêtement parmi les effluves d’herbe coupée, j’estimai que j’avais atteint un niveau de saturation par rapport à l’alcool, à la clope, à ma bêtise, bref, par rapport à tout ce qui m’empêchait de récupérer quelques miettes de splendeur. Si bien que la détermination a (enfin) pris les rênes. Oh, bien entendu je ne concurrencerai a priori jamais un Apollon impubère, mais j’ai décrété que je n’avais pas épuisé mon capital. Donc, dès ce lundi, je prendrai le taureau par les cornes. Très sérieusement. Si bien que pour preuve je m’engage à diffuser sur ce carnet le résultat de ma hargne quelques jours avant mon entrée en école ce septembre prochain. Je ne sais pas cracher, mais je fais comme si. Dès cette semaine, je réserve une cassette afin de filmer l’évolution. 


I) Je ne sucre jamais mon café, excepté le café au lait. Je ne sucre jamais mon thé, excepté le thé à la menthe. Le café au lait et le thé à la menthe ont également ceci de commun que je n’en consomme jamais chez moi, tout bêtement parce que je n’y pense pas.
    II) Bien que je m’y intéresse de très près, je ne parle pas le Breton. Ce n’est pourtant pas les grammaires et les dictionnaires qui manquent dans ma bibliothèque, ni les leçons avec support auditif, mais plus je me familiarise avec cette langue, plus la nécessité de l’apprendre de façon vivante s’impose. Non que je la trouve particulièrement belle à entendre (je préfère de loin les sonorités du Navajo, du Chinois ou de l’Arabe coranique), mais je pressens que le Breton cousine avec ma manière secrète de penser, par exemple quand des songeries m’absorbent lors d’une promenade. Il est trop tard, je ne serai jamais un bretonnant digne de ce nom, mais j’ai hâte de domestiquer les bases afin de découvrir pourquoi cette langue me fait depuis si longtemps, et mystérieusement, les yeux doux.
    III) J’aime les viandes crues, les tartares et les sashimis, les carpaccios, du cheval à la coquille saint-Jacques, du thon rouge au bœuf grossièrement haché. Je sais, c’est truffé de radicaux libres qui vous fanent le pourtour des yeux en un rien de temps (Dieu merci j’ai la peau épaisse et des défenses immunitaires plutôt efficaces, pas de pattes d’oie à l’horizon) ! Pourtant, j’ai été éduqué au produit cuit à point ou longuement mijoté. Je ne sais d’où cette pulsion carnassière m’est soudainement arrivée.
    IV) J’ignore pourquoi, mais trop souvent l’on me croit cultivé. Personnellement, et comme j’aime à le répéter, les gens cultivés ne me fascinent pas, excepté s’ils sont véritablement (et humblement) érudits en une ou deux matières (ceux qui se veulent encyclopédiques révèlent bien des fois dans la foulée des traits de caractère qui m’exaspèrent). J’ai eu jadis l’esprit vif et enclin à la curiosité, d’où un vague capital. Puis cette période a pris fin. Je lis aujourd’hui peu de livres, beaucoup de sujets m’ennuient, mes centres d’intérêt se comptent sur les doigts d’une main. Cette indigence intellectuelle, si je la reconnais volontiers, n’est hélas pas toujours aussi évidente que je l’espère, si bien que je déçois souvent.
    V) Je suis daltonien. Je confonds certaines couleurs de valeurs égales, un handicap mis en évidence par mon professeur de dessin au collège, plus tard confirmé par les tests lors des "trois jours" de l’Armée. Quand je peignais, je jouais avec ce caprice des rétines (j’avais néanmoins appris le cercle chromatique par cœur pour tempérer mes maladresses). Mais maintenant que je prends des leçons de code pour passer le permis, je m’aperçois que je commets de dangereuses confusions.
    VI) Dans un rapport sexuel, j’aime faire jouir plus que j’aime jouir. Pourtant je suis strictement actif même si (hélas, des dispositions bêtement physiques ne me le permettant pas) je rêve de pouvoir m’offrir plus passivement.
    VII) Chaque matin je gobe deux médicaments, un blanc un bleu : les deux traitant des troubles du comportement notamment dûs à mon alcoolisme et à mes crises d’angoisse liés à ma dépression. En complément, je peux utiliser du Xanax ou du Lexomil en fonction des anxiétés que je rencontre. Si je reste trop longtemps sans les prendre, je peux me mettre soudainement à blêmir, à suer, à trembler, à bégayer et à être incapable de rester dans un lieu public, fut-ce en compagnie d’amis. Je bénis d’avance le jour où je n’aurai plus besoin de ces béquilles pour retrouver de la personnalité.
    VIII) Si Pêr venait à disparaître demain, hormis le chagrin qui me dévasterait, je serais infoutu de gérer seul l’aspect administratif de ma vie : il s’occupe de tout.
    IX) Pêr m’a donné ma première leçon de conduite dimanche dernier sur le vaste parking de la Croix des Gardiens. Je ne me vois pas du tout, à ce stade, m’engager sur une route. Au bout de vingt minutes j’avais les phalanges tremblotantes et les paumes moites (notamment lorsque j’ai passé la seconde vitesse). Je ne sais pas ce qui m’a pris de vouloir passer le permis : je doute, j’ai l’impression d’entrer dans un gouffre où je n’aurais rien à y faire.
    X) Je mange quasiment de tout, sauf : des tripes, de l’andouille, de l’andouillette (excepté celle mélangée à de la viande de canard), du velouté ou du jus de tomate (bien que j’adore autrement ce fruit), du museau, du pied de porc, de la tête de veau (épargnez-moi en général les cartilages et les gelées), de la cervelle ou du cervelas (mais ne vous y mèprenez pas, j’apprécie bon nombre d’abats, tels rognons, foie, cœur, gésiers, etc ; je n’ai en revanche jamais mangé de ris de veau).
    XI) Étudiant, j’ai pris des cours de chant classique après avoir été remarqué malgré moi dans une chorale (j’énervais les autres basses à cause de mon coffre). Une professeure du conservatoire de Strasbourg, qui avait pris le temps de m’auditionner chez elle, avait accepté de me donner des cours après que j’eus été deux mois entraîné à chanter un air baroque italien. Mais ses cours coûtant trop chers, j’avais laissé là ma brève carrière de baryton martin. Aujourd’hui, je suis un excellent bathroom singer !
    XII) À Paris, j’avais un malin plaisir : manger un œuf dur à un comptoir de bar en buvant une bière blonde.
    XIII) Parmi les comportements que je déteste le plus, m’indispose l’absence d’humilité. J’exècre aussi l’individualisme revendiqué, la moquerie déplacée, le sentiment de supériorité, l’irascibilité, l’agressivité, l’orgueil, le sans-gêne, l’arrogance, bref : tout ce qui place l’autre en dessous, qui que ce soit ; je ne crois en aucun sentiment qui dévalorise autrui. Et qu’importe si j’y perds des plumes.
    XIV) Entre Pêr et moi, malgré nos dix-neuf ans de vie commune, une pudeur est maintenue, au point que nous nous voyons rarement nus. Paradoxalement, je n’ai jamais éprouvé aucune gêne avec des inconnus.
    XV) J’aime les enfants. Réaliser de ne pas en avoir n’a pas été une période facile à enjamber. J’ai désormais quarante ans, il est à mon sens trop tard. Et puis financièrement nous ne serions pas viables. Quand mon neveu (côté Pêr) est né, je lui ai tricoté un pull irlandais. L’autre neveu (le fils de mon frère), les circonstances ont fait qu’on m’a peu laissé l’opportunité de jouer l’oncle. J’aime les enfants. Mais Pêr, jusqu’à récemment, n’en voulait pas.
    XVI) Depuis quelques mois, quoi que j’avale le matin, une envie de vomir systématique suit ; des hoquets, des nausées m’étranglent. Paradoxalement, j’ingurgite toujours quelque chose avant de boire mon mug de café noir. Même si ça se finit à genou au-dessus de la cuvette des chiottes.
    XVII) Nos relations sexuels, entre Pêr et moi, sont assez complexes. Pêr ne demande jamais à faire l’amour et refuse la majeure partie de mes avances. Pourtant notre couple fonctionne et les signes de tendresse ne manquent pas. Il sait bien sûr que je compense soit avec d’éphémères amants (ce qui n’est plus le cas depuis des années), soit via des vidéo-tchats (que je m’amuse à refréquenter depuis deux semaines). Autant dire que la masturbation équilibre actuellement mes soifs érotiques, même si entendre Pêr expirer de plaisir me comblerait prioritairement. Comme quoi, vivre amoureusement avec son conjoint, ça ne s’explique pas et ça ne passe pas forcément pas la bite.
    XVIII)  Je mesure 1m93. Ma taille a très souvent joué contre moi. J’aurais aimé faire dix à vingts centimètres de moins. Pour séduire, pour m’habiller, pour ne plus me cogner.
    XIX) Il existe un chant de Denez Prigent dont j’ai fait mon hymne. La première phrase dit : "N’eus forzh an avel hag ar glav" ("Qu’importe le vent et la pluie"). C’est tout moi ! (quand je relis cette phrase en Breton je souris, car je me souviens d’un manuel qui prétendait que cette langue se prononce telle qu’elle s’écrit, ce qui est inexact). Ce chant, je me le suis intérieurement fredonné samedi dernier alors que j’arpentais la côte nord du cap Sizun.
    XX) Je ne peins plus. Mais reprendre le pinceau, j’y pense quotidiennement. J’ai un problème avec la peinture figurative telle que je la pratiquais autrefois. Aujourd’hui j’ai envie d’allier la sobriété de la peinture chinoise avec la rusticité des landes et des côtes bretonnes. Mais il existe en moi cette dualité inextricable : d’un côté un enclin pour la pureté du trait et, de l’autre, une facilité à représenter goulûment la sensualité (en l’occurrence celle masculine). L’idéal serait de travailler un compromis.
    XXI) J’ai déjà mangé des insectes rapportés d’Afrique. Manger du chien chinois ne me dérangerait pas.
    XXII) J’aime l’œuvre de Bowie de 1968 à 1981, j’aime le blues du Mississipi, j’aime Bach, J’aime Arvo Pärt, j’aime Barbara, j’aime les gwerzioù bretonnes, mais je dois avouer : je n’écoute quasiment plus de musique. Non que je la fuis, mais il se trouve qu’un jour les petits détails du silence sont subitement devenus prioritaires, si bien que je ne comprends pas du tout qu’on se balade avec des i-pods vissés dans les oreilles.
    XXIII) Si nous avions un jardin, je n’y planterais que des fleurs blanches (et un potager).
    XXIV) J’ai été heureux et je le redeviens. Depuis que j’ai effectué ma cure de sevrage alcoolique j’ai réalisé que j’aimerais vieillir. Comme si une lumière, à l’intérieur, s’était rallumée. Par deux fois j’ai attenté à ma vie, idiotie que je ne commettrais plus. Je m’étonne de la résistance de mon corps après ce que je lui ai fait subir. Aujourd’hui j’ai envie de vivre, la cigarette et le whisky restant mes deux derniers obstacles.
    XXV) Quand j’habitais Paris je suis sorti deux mois avec un travesti d’une grosse dizaine d’années mon aîné. Il avait été marié et disait à ses enfants qu’il était clown dans un cirque.

J’étais mal réveillé, j’avais traîné devant l’ordinateur tard dans la nuit. Quand Pêr rentra du travail pour déjeuner je sortais à peine du lit, les yeux embués. Il décachetait une enveloppe dans la cuisine. L’après-midi même, à 15h, je devais découvrir les résultats du concours affichés à l’institut. Mais à 12h30 Pêr tenait déjà la délibération du jury entre ses mains…
    Si j’ai bien interprété les chiffres, se sont présentés 1984 postulants pour 823 places réparties parmi les 29 écoles des quatre départements bretons. Le courrier, lui, m’annonçait qu’avec une note de 18,88 / 20 j’étais classé cinquante-deuxième sur la liste principale régionale. Et comme l’école que je convoite recrute 52 élèves, je suis a priori admis de justesse là où je voulais étudier, là où matériellement je serais le moins handicapé. Soulagement. Je n’arrivais pas à avaler mes tagliatelles au saumon, mes mains tremblaient à relire tel chiffre ou telle phrase.
    Cet après-midi j’ai donc illico envoyé à la Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales la liste des instituts de formation dans lesquels je souhaitais en priorité valider mon diplôme, ainsi que la confirmation que j’envisageais toujours d’embrasser cette carrière (puisque les candidats renvoyés en liste complémentaire dépendent des désistements). Je ne saurais avec certitude qu’au fil des jours qui suivront le 15 mai si j’intègrerais effectivement l’école de la capitale finistérienne ce prochain septembre.
    Optimiste comme je suis, j’ai aussitôt examiné ce qui pourrait encore me nuire : les déplacements. Lors de mes dix mois de formation je serai amené à effectuer des stages dans d’autres villes, telles Douarnenez ou Concarneau. Il me faudra alors étudier des possibilités d’hébergement à moindre frais, l’idéal étant que je passe le permis de conduire, solution que j’ai regardée de près en me renseignant dans la foulée sur les facilités de paiement que proposent diverses auto-écoles. Ce n’est pas gagné, au point que nous sommes sur le point d’annuler nos vacances cévenoles de début juin (ce qui m’embête pour Pêr).
    J’ai pensé aussi à cette collègue de mon âge (sans-doute la plus impliquée d’entre nous) avec qui j’avais préparé, pendant deux mois, le concours. J’ai noté avec tristesse qu’elle n’était que 974ème (soit 151ème en liste d’attente) malgré un investissement remarquable. Je pense que son zèle, trop scolaire, trop enthousiaste, lui aura nui : les recruteurs, même s’ils ne pardonnent pas les mauvaises réponses, cherchaient beaucoup, je crois, des personnalités plus affirmées. Médiocre et fumiste comme je suis, j’ai toujours obtenu mes examens sur le fil. Cette fois-ci encore. Quand je songe au travail que cette collègue avait fourni, je me sens obligé de mériter et décrocher ce futur diplôme haut la main.
    À part ça, j’ai sacrifié la mèche qui me chatouillait les cils pour une coupe plus militaire :)

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