Un petit archipel de rochers arrondis. Du granit moucheté. Nous nous sommes assis dessus, au milieu de la crique. Ensuite j’ai sorti le téléphone de ma poche.
   Je devais fournir un certain effort pour apprécier. Le bleu frappant de la mer nuancé ça et là de rubans émeraude, de violet, avec, au-dessus, le ciel large où roule des pelotes de soleil, des nuages. La lumière du sable qui cogne, la mouette éclatante. Derrière nous de grandes ombres ruisselaient des pins haut-perchés. Je les regardais parfois, pour me rafraîchir, pour le contraste. Un groupe d’adolescents parlait sous leurs branches, leur écho. Je sentais que je ne participais pas, une sensation désagréable, je me disais : Ezekiel, tu ne peux pas t’habituer à ça !, comme si mes yeux avaient rétréci.
    Nous avions pris le car pour Douarnenez. Nous avions mangé des huîtres sur le port. Comme j’avais soif, nous avions acheté une bouteille d’eau glacée dans une boulangerie. Mais la soif persistait, j’étais ailleurs, abruti, les jambes contrariées. La crique est apparue au bout de la promenade. Il y avait cette poignée de rochers ronds au beau milieu de l’anse. De brèves brillances clignotaient à la gencive des vagues. De petites vagues (l’horizon soufflait à peine).
    Pêr connaît mes silences, je les emmène partout.
    La veille il m’avait demandé si j’avais envie de sortir de la ville, j’avais à peu près acquiescé, son initiative (à cause de mes angoisses) m’avait agacé. Puis le matin suivant j’avais quitté la couette pour lui faire plaisir, pour l’aimer, pour aussi ne pas boire à cause des phrases qui commençaient à surgir dans mon esprit. Arrivé à la plage j’avais du mal à regarder les choses en face. Je savais que c’était sublime mais j’étais ailleurs, étourdi, comme privé de lucidité. Des pensées fusaient : comment concilier ton besoin de tout écrire avec une logique romanesque ? Je clignais des yeux, je voulais absolument prendre conscience de la splendeur de la plage, de la possibilité de ce moment de paix. Les pensées fusaient encore : pourquoi peindrais-tu une mer en détail puisque tu sais déjà le faire et que ça t’ennuie ? Je fumais clope sur  clope, buvais de l’eau minérale froide, secouais la tête
 pour mieux chasser le flou. J’ajoutais mentalement des touches de rouge là où il n’en existait pas. Dans le brun des algues, par exemple. Dans le ventre des vagues. J’avais envie de mordre l’oreille de mon homme, j’avais besoin de commencer le livre, je réfléchissais à des images mais parallèlement je souffrais de ne pas observer correctement la baie en présence de celui qui m’achète de l’eau quand je dis "j’ai soif".
   Pêr connaît mes silences. Et Dieu merci parfois il réussit à me convaincre de prendre le bus. À me sortir de moi, de là, de ça. De la peinture et des romans qui me font boire.
    À un moment j’ai filmé. Avec le téléphone portable. Pour pouvoir vérifier, plus tard, que j’étais bien à cet endroit, nous deux face à la mer, moi tracassé mais présent. Un téléphone bas de gamme, qui filme mal,  mais qui montre. Qui suggère. Qui ressemble à ma façon d’écrire.




14 Commentaires



  1. Pierre-Yves écrit :

    Parfois, on cherche partout ce que l’on a, juste sous les yeux… Avant même de voir les images, j’ai vu la crique, sa lumière et leurs échos qui tremblaient en toi : mission accomplie !



  2. Lancelot écrit :

    « Un téléphone bas de gamme, qui filme mal, mais qui montre. Qui suggère. Qui ressemble à ma façon d’écrire..» 

    Une écriture « bas de gamme» , alors … ? Je n’avais pas eu cette impression-là !

    Fulgurance de sentiments divers en lisant ta note. Sentiments complices. TiNours m’oblige souvent à sortir, moi aussi. Sortir de moi-même. Non pas pour m’extraire de la boisson, mais peut-être d’une contemplation de moi-même, stérile et morbide.

    Entendre ta voix « en surimpression»  sur le film m’a causé une sorte de choc difficile à expliquer. Un peu comme un coup de poing. Les mots deviennent son. Le blogueur devient homme. Kab-Aod est Ezekiel. L’écran se transforme en plage.

    Faut que je digère, que j’intègre cela… Il me faudra… oh, pas longtemps, disons quelques minutes. Mais il me les faut.



  3. Nicolas écrit :

    Est-ce si difficile de vivre le moment présent, l’ici et maintenant ? Ton post me renvoit encore à cette question



  4. kleg écrit :

    Bonne question je trouve. Et j’en pose une autre et même trois : pourquoi ce refus obstiné des petits bonheurs qui se présentent ? Pourquoi cette apparente incompatibilité avec le désir d’écriture ? Quand on vise des sommets qui d’abord se refusent, pourquoi ne pas se faire les jambes et le souffle sur des pentes plus douces ?



  5. kab-Aod écrit :

    @ Pierre-Yves : J’avais déjà évoqué ce curieux moment (cette curieuse impression) lors d’un commentaire, chez toi.
    Heureux, aussi, que l’écriture ait primé sur le petit film :razz:

    @ Lancelot : Bon, alors disons que j’ai une écriture qui suggère (c’est mieux ?)… :evil:
    Oui, félicitons nos Pêr et nos TiNours qui nous prennent la main bon gré mal gré quand on traîne des savates. C’est l’un des bienfaits de la vie en couple (et Dieu sait si Pêr a du boulot avec moi).
    Me révéler un peu via cette vidéo était aussi une manière de montrer le point de départ par rapport à la promesse proposée au tout début de ce blog. Ça enlève un peu de mystère mais ça m’aide, aussi, à assumer l’entreprise énoncée.

    @ Nicolas : Comme en témoigne ce billet, le moment présent peut-être mal vécu, mal apprécié. On a beau ouvrir grand les yeux ça ne vient pas, un décalage se creuse et ça rend triste, mélancolique. Philosophiquement, il y a probable matière à réflexion (le strict « carpe diem»  serait-il la clé du bien-être ?)…

    @ Kleg : 1) Je ne parlerais pas de « refus» , il s’agirait plutôt d’une sorte de confusion à un moment donné. Une incapacité énervante, source de maussaderie. Un défaut de paix intérieure dont j’aurais conscience et que je regretterais. Comme si je vivais l’instant avec un recul qui empêcherait la perméabilité.
    2) Mon désir d’écriture est devenu problématique. C’est d’ailleurs l’un des sujets principaux discuté en séance, avec mon psy. À suivre, donc.
    3) Rédiger modestement des billets pour ce blog ne ferait-il pas déjà partie des pentes douces ? :cool: (ceci dit j’ai été autrefois capable d’aboutir des romans. Essentiellement des fictions. Le dernier en date, ironie du sort, s’intitulait « Rien à dire» . Depuis, ma relation à l’écriture s’est modifiée : du loisir créatif l’écriture est passée au stade d’expérience dangereuse, d’urgence perturbante. C’est assez fascinant de réaliser cela, et ça rend d’autant plus grave la perspective d’un prochain livre).



  6. Nicolas Bleusher écrit :

    J’étais ce goéland, voyeur et impudique, qui allait et venait, à moyenne distance. Les garçons en bordure d’eau m’attirent…



  7. Kridienn écrit :

    Je comprends bien cette impossibilité à apprécier certains moments, qui pourtant semblent très appréciables. Je le vis rarement aujourd’hui mais j’ai souffert de ce décalage qui rend triste et mélancolique il y a quelques temps. La première partie de ta réponse à Kleg décrit très bien ce que je ressentais dans ces moments là. Il m’arrive hélas encore de vivre ces moments mais je serais incapable de les décrire avec autant de justesse ! C’est ce qui me déconcerte et m’intéresse le plus ici : la justesse de tes mots.



  8. kab-Aod écrit :

    @ Nicolas Bleusher : Ils t’attirent, mais à moyenne distance, donc :grin:

    @ Kridienn : Il est très possible que nous soyons bon nombre à mal vivre l’immédiateté. S’en rendre compte, par-delà la maussaderie que ça génère, permet a postériori, me semble-t-il, d’ouvrir des réflexions toutes aussi belles. Parfois le Temps prend son temps :razz:



  9. calystee écrit :

    Mais le moment est passé et l’on s’en veut de n’avoir été là qu’à moitié, emprunté de l’esprit comme on peut l’être du corps. Ensuite, alors, parfois, on arrive à redorer l’instant, comme on le fait d’un vieux cadre.



  10. kab-Aod écrit :

    @ Calystee : Quand j’ai lu ton expression « redorer le moment» , je me suis dit que j’aurai pu, dans ce billet, décrire la crique sans mentionner mon état. Il y avait-il une règle, un modèle à suivre pour apprécier cette plage ? (je rebondis sur ton commentaire pour poser la question).



  11. calystee écrit :

    Je te réponds par une autre question: penses-tu que ta façon d’apprécier cette plage ce jour-là était la bonne, ou la bonne était-elle plutôt celle reconstituée par la suite dans le souvenir ou l’écriture, voir le regret, la culpabilisation de ne pas avoir « profité» ? En somme, qu’as-tu réellement apprécié? la plage ou ton état devant la plage?
    Je ne veux pas te gêner. En même temps que je te pose ces questions, je me les pose à moi-même. Amitié.



  12. Marie écrit :

    Pour l’avoir pressenti ailleurs, je savais que mes pas me ramèneraient vers des rivages connus. J’y viens pour la première fois et je reste muette de bonheur retrouvé. Douarnenez, Tréboul, les tas de Pois, que de souvenirs !



  13. Marie écrit :

    C’est du Coulinec dont j’aurais dû parler, de ton écriture puissante, rude, sauvage, qui te viens en vagues puissantes comme celles de l’océan, des poissons aux écailles d’argent (même les vieilles) et de Pêr, solide comme un roc de granit. Partager la vie d’un écrivain n’est pas chose aisée …
    Le blog est-il moteur ? Ne parle pas de ton roman, juste de la Bretagne authentique, celle d’il y a cinquante ans :idea:



  14. Marie écrit :

    oups ! te vient ..

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