Autrefois quelques bols de thé fort suffisaient à maintenir l’incandescence du fer que je battais. Et encore aujourd’hui, quand je croise l’odeur de la bergamote, remonte ce souvenir des longues heures transfigurées, cette moite et obscure pénétration qu’exigeait le travail d’un texte. Puis aux litres d’eau chaude a succédé la boisson. Si le thé d’hier n’intervenait en rien dans la géniale fournaise de la concentration, l’alcool, en revanche, l’espace d’une brève et furieuse poignée d’années, en aura conditionné le processus et désorienté les fruits ; car si par son intermédiaire mes textes gagnèrent momentanément en témérité, j’avais en contrepartie perdu l’endurance, ce réservoir de temps lucide où l’esprit vient puiser quand l’urgence de noircir un cahier l’assoiffe. Ainsi ma belle fièvre, ma gracieuse fougue d’antan a disparu, réduite à des moments d’abrutissement, à ces bouffées courtes et médiocres d’où aucun livre nécessaire ne saurait actuellement sortir, fut-ce en rampant.
Tandis que j’écris ces mots un rayon de soleil frappe mon profil droit si bien que je distingue, à travers la poussière magnétisée, mon reflet sur l’écran du PC. L’image ressemble à ces vielles photographies américaines tirées du premier alunissage.

   Mon conjoint, pressé par sa laborieuse réunion hebdomadaire, me convoqua à partager rapidement le plat du jour du bar/resto le plus proche de son lieu de travail, place de la tour d’Auvergne, près du théâtre. Le ciel oscillait entre embellies aveuglantes et nuées maussades. Pour accompagner le sauté de veau et les choux de Bruxelles je commandai un verre de Bordeaux bien que passablement inquiété par la seule probabilité que soit ma toubib soit mon psy, puisque leur commun cabinet siège à deux pas, débarque et me surprenne en plein délit de consommation. Pêr, mon conjoint, tandis qu’on m’apporta mon verre, me proposa d’assister le soir-même à un concert de gospel organisé au sein de la cathédrale. Projet que j’ai décliné malgré mon goût pour cette musique. Pêr sera déçu, forcément, or je renonçai à lui expliquer en détail que je souffrais toujours, malgré les nettes améliorations, de cette angoisse floue dûe au soir, moi qui jadis n’attendais que le soir pour exulter…

   Le café bu, l’après-midi, bien qu’à peine entamé, m’étouffait déjà par sa béance. Je suis donc parti boire un thé acide à une terrasse où j’ai lu quelques pages d’Hermann Hesse entre un éclat de soleil et la froidure d’un triste nuage beige poussé par de soudaines bourrasques. C’est alors que je me suis remémoré le temps où je n’étais pas un écrivain alcoolique, ce temps où mon conjoint faisait chauffer la casserole d’eau dès que mon bol se vidait parce que j’avais, dans un pieux silence, rédigé une page lardée de ratures.

   Le temps du thé me manque.



9 Commentaires



  1. nico écrit :

    De cela quelques années, tu me disais que la boisson consistait en une sorte de processus pavlovien dont la spirale s’alimentait de son propre geste de consommation et réflexion faite, il y a incontestable de ça. J’y verrais même l’assouvissement régressif d’un stade d’ingestion primale, dont d’ailleurs l’absorption de fumée serait un autre symptôme. Mais tout de même, c’est à mon sens négliger l’omniprésence d’une douleur souterraine que la molécule est sensée lénifier. Pour mon cas, chaque consommateur étant singulier, ce sont en quelque sorte des pauses que j’accorde à cet état de résistance ininterrompu que le lancinement d’exister peut imposer. A vous écouter, toi et d’autres, j’entretiens définitivement une bien étrange forme de dépendance, capable d’une totale abstinence durant plusieurs mois, sans quasiment songer à ces analgésiques dans lesquelles je me laisse par ailleurs soudainement sombrer sans réserve jusqu’au tarissement de la dernière goutte disponible, l’extrême dilution d’un verre puisée dans l’eau de rinçage des gourdes taries, annonçant généralement la traversée d’une nouvelle période de jeûne sans planification précise. Là où je te rejoins tout à fait, c’est dans le désastre que la boisson provoque parmi les facultés créatives, d’autant plus calamiteuse que je considère ces ressources là comme un esquif sans pareil sur le parcours de bien des épreuves.



  2. Pierre écrit :

    Je découvre ton blog par celui de Potomac et cet article m’interpelle. même si j’ai toujours apprécié boire un verre ou plus pour me griser, je ne pensais pas connaitre la moindre addiction. En plus, j’aime le goût de certaines boissons et de certains vins.
    Depuis quelques temps, je traverse des problèmes (chômage et célibat) et l’alcool a été pour moi une aide, oui c’est le mot. Comme substitut à des pilules, ce que j’ai aussi connu.
    Pourtant, j’essaye (avec un peu plus de succès maintenant) à réduire progressivement certaines « doses»  que je prenais parfois ces derniers mois. De plus, mon blog est pour moi une certaine conscience que j’ai devant moi. N’est-ce pas ton cas aussi ? A priori (mais je débute ici), tu as un conjoint, cela ne t’aide pas ?
    Sur le blog, j’ai souvent écrit sans savoir où aller et je me suis surpris ensuite à me lire, cela m’a permis d’exorciser ce que je n’arrivais pas à exprimer pour diverses raisons.
    J’espère que tu pourras faire de même. Courage mec !



  3. kab-aod écrit :

    @ Pierre : l’affection, la patience et la compréhension de mon conjoint ont été déterminantes – plus que mon désir de retrouver une certaine dignité – dans cette soif d’en sortir.
    Quant aux motivations qui nous poussent à trouver refuge dans la dimension « alcool» , elles sont souvent moins identifiables qu’on ne se le raconte et couvent des malheurs plus enfouis, plus anciens. Or en avoir seulement conscience ne suffirait pas… L’écrire ne suffirait pas… Et c’est pourquoi à travers ce blog, plus que des textes (plus qu’un exorcisme), je promets une véritable expérience (cf. le 1er article).
    Prudence à toi, aussi :razz:

    @ Nico : Oui, la torpeur de la boisson est une plaie pour ces « facultés créatives»  que tu mentionnes. À ce point que je me demande aujourd’hui quelle force m’habitait jadis pour avoir autant (et honorablement) écrit et peint sans autre stupéfiant que le thé.



  4. Joséphine écrit :

    très beau texte.



  5. Nicolas écrit :

    Je n’ai pas grand chose à dire en fait, au sujet de ce qui est dit dans cet article, si ce n’est que j’aime beaucoup ce billet, la façon dont il se déploie. Un peu comme une musique familière.
    J’ai franchement hâte de lire la suite.



  6. kab-aod écrit :

    @ Joséphine : Merci :oops:
    @ Nicolas : J’ai franchement hâte d’écrire la suite.



  7. le bleu du ciel écrit :

    « Ainsi ma belle fièvre, ma gracieuse fougue d’antan a disparu» . Une fougue gracieuse qui affrontait les choses, un face à face au goût de gifle, tranchant. A présent, l’écriture s’est posée sans être déposée – le combat est toujours là. Et des racines commencent à prendre, car les mots ont grandi. Quelle chance !



  8. Henri-Pierre écrit :

    Oui, Ezekiel, Pêr est précieux, vous êtes un vrai et un beau couple.
    Je me rappelle les fulgurances de ton mal-être. Je les aimais.
    Je vois à présent cette marche vers un certain apaisement dans un style semblable au précédent mais en cours d’apaisement. J’aime tout autant.



  9. Marie écrit :

    Reviens aux thés …

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