La rédaction du livre me pose problème. Je corrige de mauvaises pages, la frénésie a pris un chemin caillouteux, un peu de brouillard s’est levé entre le récit et la pertinence des mots. Parce que je bois un peu trop, ces temps-ci, un regain, à cause du bouquin. Ce qui m’exaspère, me désole, énerve. Être exaspéré ne suffit pas pour claquer des doigts et tuer la dépendance. Derrière la boisson se cachent des loups anciens qui ne cessent de poursuivre des gosses terrorisés par la forêt, des chiens noirs qui mordent le mollet dès qu’ils peuvent. Je bois un peu trop parce que le livre ravive. Le souvenir de Gillis, par exemple, le garçon que j’ai connu avant Pêr, un jeune homme d’une beauté qui m’avait happé, avec l’intelligence, et surtout son humilité. Chez moi, l’humilité de l’autre, ça passe avant des yeux qui ravagent, avant l’ourlet du muscle au coin du torse. Ça n’en dispense pas, mais sans elle je freine. Je peux même renoncer. Entre Gillis et moi, on ne s’est jamais dit je t’aime, l’immédiateté avait suffit, il était vierge, plutôt voué aux femmes, comme Pêr. Il avait tout abandonné pour moi, pour suivre, cette fameuse année sans domicile, notre fugue. Entre nous, pas de rupture. Juste une séparation par la force des choses, lui le service militaire, moi les études, des kilomètres. Aux dernières nouvelles il était toxicomane à Paris, l’héroïne, l’alcool, les joints. Il était d’une timidité si dévorante qu’il devait se doper pour exister. Un jour, au téléphone, il sanglotait, comme souvent quand il appelait, une ou deux heures, il m’avait reproché de l’avoir abandonné, qu’il en était là cause de moi. C’était faux, mais pas totalement. Cette phrase, tu m’as laissé tomber, c’est à cause de toi que j’en suis là, je la ressasse souvent jusqu’à ce que l’anxiété morcèle le sommeil et esquisse des cauchemars. Comme un venin qui agace le cœur. Ce moment du livre, ce n’était pas seulement le souvenir de Gillis, mais aussi celui du début de notre histoire, à Pêr et moi. Avec nos dix-huit ans de recul. Que sommes-nous devenus ? Que me reproche-t-il en secret, quel rancœur me tait-il ? Lui ai-je gâché la possibilité d’une vie au grand jour, plus amusante et un peu mieux matérialiste ? Hier soir, Pêr et moi avons assisté à un concert de chants bretons interprétés par quatre femmes et un conteur, des gwerziou, des complaintes qui parlaient de noces malheureuses, de mères infanticides, de bandits sordides. J’étais dedans. L’angoisse de la mort, la vie balayée par accident, malgré la tonicité des chants, leur captivante lancinance, me remuèrent insidieusement. Le matin-même j’avais essuyé une crise d’agoraphobie, dans un bar, une attaque imprévue, une tasse de café, je n’en avais plus subi depuis février, les tremblements, la pâleur, les étourdissements, puis après le concert, le soir, une seconde panique, ça revenait comme la peur du loup.
    Le livre, deux garçons importants, les litanies bretonnes, je ne suis pas encore assez solide pour supporter toute la médiocrité que leur miroir reflète de moi.      

 

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Annie Ebrel, Robardig (l’histoire d’une infidélité sur fond de quiproquo…)