Samedi dernier. L’après-midi finissait. Je sortais du travail, les livraisons à domicile, j’avais pris le bus. La journée m’avait déplu, interminable, avec le temps maussade, glaçant, humide. Le matin j’avais vomi mon café, la nausée avait persisté. La tristesse, aussi, j’étais mécontent de moi, mais sans réel motif. Je traversais le quartier de la gare, le parking des autocars, je devais apporter des feuilles d’heure à mon agence. Une jeune fille à quelques mètres se rapprochait, une démarche étrange, pas chancelante, mais comme paumée, les bras dépourvus. Elle ne portait aucun sac, simplement un grand pull clair. Elle se dirigea vers moi, je m’attendais à ce qu’elle demande une cigarette, je fumais. Or non. Elle prétendait vivre dans la rue depuis six mois, elle voulait de l’argent, j’ai oublié l’expression exacte. Je fus surtout marqué par l’expression de son visage, le harassement de son regard. Elle semblait tellement exténuée, j’observais ses yeux hagards, un peu fuyants, j’essayais de déceler s’il y avait de la drogue ou de l’alcool, mais je ne distinguais qu’une profonde désolation, une fatigue qui l’a rendait folle. Hormis quelques pièces j’avais trois billets dans mon porte-monnaie : un billet de dix et deux de cinq. Je lui donnai l’un des billets de cinq. Après quoi la jeune fille, la voix faible et sincère, prononça cette parole qui devait m’anéantir : C’est très généreux, monsieur. Je continuai ma route mais ce mot-là, généreux, chemina comme un poison dans mon esprit.
    J’avais trois billets et quelques pièces. Elle m’avait dit qu’elle vivait dans la rue, elle devait approcher la vingtaine, son air perdu. Je me souviens, j’avais trouvé la pièce de deux euros trop mesquine, alors j’avais sorti le billet de cinq. Plus je marchais, plus la honte me remplissait. Ma tristesse s’aggravait. Ses yeux n’étaient pas rouges, bien que presque mouillés. Je ne voulais pas juger, je ne voyais que le désarroi, ça suffisait. Généreux, son remerciement me travaillait. Je suis intérimaire, je ne travaille pas suffisamment, le salaire de mon conjoint stabilise tant bien que mal la situation, mais les trois billets, les vingt euros, nous aurions survécu, je n’avais pas percuté, la brièveté de l’instant, mon absence d’attention, je n’avais pas sorti le billet de dix, ni les trois bouts de papier, seulement celui de cinq pour offrir un peu mieux que la pièce mesquine, c’était ridicule. La générosité, j’en avais justement manqué, l’idée me perturbait. Je n’avais même pas cherché à discuter, un peu comme si j’avais fui.
    Deux trois minutes plus tard je déposais mes feuilles d’heure. Sur le chemin du retour, j’avais changé de trottoir. Je scrutais l’autre côté de la rue, j’avais des remords. La jeune fille avait disparu. Puis je me suis souvenu que j’avais moi-même vécu dans la rue durant un peu plus d’une année. J’avais vingt ans, les asiles de nuit, les soupes populaires, la mendicité, tout rejaillissait. J’avais envie de pleurer.



11 Commentaires



  1. kleg écrit :

    Moi je me demande souvent pourquoi dans ce genre de situation, le merci est-il toujours si dur à avaler. Il m’est arrivé de faire un grand détour, ou de traverser une rue, non pas pour ne pas donner, ou parce que je n’avais rien à donner, mais parce que je craignais le moment où viendrait ce merci. Pff…



  2. Nicolas écrit :

    Donner ne nous appauvrie pas …



  3. calystee écrit :

    Je me sens très mal à l’aise quand je donne, coupable. Je n’aime pas non plus que l’on me dise merci: l’autre s’infériorise en disant merci. Alors je donne à des associations, pas dans la rue, au risque de paraître indifférent. Pourtant le nombre croissant de mendiants dans les rues de Lyon me bouleverse.



  4. Kridienn écrit :

    Un frisson m’a parcourue en te lisant. Je me reconnais dans ton malaise face à ce remerciement, même si je ne pense pas, contrairement à calystee, que le merci infériorise la personne qui le donne. En ce qui me concerne, dire merci à quelqu’un qui me donne me fait du bien. Je suis aussi perturbée quand je ne donne rien ou presque rien à une personne dans la rue. En fait, plutôt que de donner un peu à beaucoup de personne, j’ai préféré donner beaucoup à peu de personnes. Vivre dans la rue, c’est terrible. J’ai eu la chance de ne pas le connaître, mais une personne qui m’est chère y a vécu et en a souffert, forcément. Je crois que c’est cela aussi qui me noue le ventre quand je croise le regard des hommes et des femmes qui vivent dehors.



  5. kab-Aod écrit :

    @ Kleg : Quelle qu’en soit la raison (l’agacement, la lâcheté, le mal-être…) je pense qu’il nous est tous arrivé d’esquiver ce genre de situation. Quant au remerciement, il me gêne bien moins que le sentiment de donner trop peu.

    @ Nicolas : Nous y gagnons même, paraît-il.

    @ Calystee : Je ne vois pas le remerciement comme une infériorisation. Je dirais même qu’il grandit celui qui le prononce avec cœur. Je donne également à une association (Aides), mais la solidarité, pour moi, commence dans la rue, avec la proximité. Sinon, oui, la mendicité s’accroît un peu partout, hélas.

    @ Kridienn : C’était surtout le mot « généreux»  qui m’avait dérangé dans son remerciement car, sur le coup, je n’avais pas songé à donner mieux alors que je le pouvais.
    Ma courte expérience de la rue (un an), malgré quelques moments éprouvants, ne m’a pas laissé un souvenir si méchant : j’avais 20 ans et prenais les choses comme elle venait, avec candeur.



  6. Henri-Pierre écrit :

    Exigerions-nous du saint Martin qu’il eût donné son manteau au lieu de le partager ?
    On peut toujours donner mieux, plus et même tout, c’est sûr, mais on peut aussi passer outre et ne pas voir, ne pas sentir.
    Ta générosité est réelle et grande puisque tu as pris cette jeune fille en compte, que son désarroi t’a bouleversé, qu’elle t’a renvoyé à toi même et que tu as éprouvé au sens propre du terme de la compassion, ce si beau mot.
    Généreux tu l’as été, de toi même. Et elle te l’a bien rendu en te donnant tant.



  7. Polyphème écrit :

    J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi:

    La bonne: Si tu réagis comme ça c’est que tu fais certainement partie des gens qui ne savent pas faire semblant de regarder ailleurs. Tu es révolté par ce que tu vois, ça te touche. Donc bonne nouvelle: tu es resté humain.

    La mauvaise : Les gens comme toi sont en voie de disparition. Combien auraient dit à ta place: « fais comme moi, va bosser!» , qui est certainement la phrase la plus stupide du monde après :» une baguette bien cuite!» .



  8. n écrit :

    J’ai en mémoire quelques visages en détresse, qui cependant ne réclamaient rien.
    Lorsque nous manquons de générosité, c’est sans doute avant tout l’écoute, la disponibilité qui font défaut, il ne faut souvent pas grand chose pour soulager, réconforter, aider, donner ce qu’il faut au bon moment, être là suffit parfois.
    Demander de l’aide, dire s’il te plait, éventuellement merci, réclame également une grande mesure de générosité, l’abandon n’est pas acte naturel ni facile.



  9. Pierre-Yves écrit :

    Un billet de plus ou de moins aurait-il vraiment changé la vie de cette personne ? Je pense que le geste était plus important que le montant. C’est d’ailleurs ce qu’elle t’a dit, en d’autres mots. Comme n, je crois qu’elle a une richesse que beaucoup de gens pourraient lui envier.

    Ça me rappelle ces contes où un ange, une fée se déguise en mendiant afin de tester le héros, de le mettre face à ses contradictions ou de le pousser à agir.



  10. kab-Aod écrit :

    @ Henri-Pierre : Je t’accorde qu’elle m’ait renvoyé à moi-même et qu’à sa manière elle ait soufflé sur une braise. La compassion, je n’y avais pas songé, j’aime aussi l’idée que cette vertu ait encore du sens pour certains.

    @ Polyphème : Ta seconde nouvelle est vraiment une mauvaise nouvelle. L’individualisme se propage et se durcit, certes, mais je vois aussi beaucoup de mouvements de solidarité naître. Tout n’est peut-être pas perdu.

    @ n(ico) : La dernière partie rejoint ce que je voulais exprimer dans ma réponse à Calystee. Nous ne sommes pas à l’abri d’avoir nous-même besoin qu’autrui nous soulage d’une détresse…

    @ Pierre-Yves : La Bible aussi connait ce genre d’histoire.



  11. Marie écrit :

    Ton texte provoque une réflexion, des réflexions très fortes. Si St Martin a partagé son manteau c’est que celui-ci ne lui appartenait pas. Il avait des comptes à rendre à l’armée … Le vécu de chacun met en avant de grandes valeurs humaines de partage. Ce sont des témoignages bouleversants, de grande intensité émotionnelle. On peut aussi éprouver un grand bonheur à donner (sans remerciement exagéré) dès l’instant où il nous reste la possibilité de ne pas l’évoquer ou ne pas le déclarer (aux impôts). Et comme il n’est pas possible de prendre sur nos épaules toute la détresse du monde alors, quand l’occasion se présente, donnons. Comme on apprenait à donner à la porte des églises le dimanche matin. La charité ça s’appelait. Un noble sentiment, pas une corvée. :smile:

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