Pêr ne comprend pas. Ou bien comprend, mais n’accepte pas. Il cuisine du riz, des queues de crevette, pour m’obliger à manger. Sans Pêr je n’aurai jamais faim, jamais sommeil. Il voudrait que nous sortions, ne serait-ce qu’une brève promenade sous le ciel gris, marcher le long du fleuve, respirer sous les arbres fanés. Je peste, râle, rase à la hâte une barbe de cinq jours, nous descendons l’escalier, l’air frais m’étourdit, quelque chose en moi prime et ce quelque chose n’a rien à voir avec l’histoire du roman, c’est l’écriture, elle-seule, son processus qui me dévore, l’énergie qu’elle pompe, l’état second qu’elle provoque. À cause d’elle, l’écriture, hier, j’ai gâché une journée importante, une date. Notre journée, notre date à Pêr et moi, l’anniversaire de notre installation en Bretagne mais pas seulement : nous fêtions nos dix-huit ans de vie commune. La vie commune, avec l’amour que ça exige, nos deux vies bouleversées par cet investissement. Pourtant ça m’éblouit au quotidien. C’est même le nerf du roman, sa moelle. Il avait acheté des petits fours feuilletés, des tournedos, mais j’étais dévoré, le livre, son commencement, j’étais dedans, comme fou, j’ai écrit toute la journée sans faire attention. Aujourd’hui dimanche Pêr cuisine du riz puis nous descendons l’escalier, vers l’air frais. Arrivés sur le trottoir, près du fleuve, il dit cette phrase, va acheter ton alcool, qu’il faut traduire par : va écrire, tu as ma triste approbation mais je t’aime. Je semblais si inquiet, si dépourvu. Alors je suis retourné à l’appartement.
    Dans deux jours j’aurai quarante ans, et ça n’aura pas plus d’importance, le livre absorbera l’anniversaire. Les bougies, nous les soufflerons plus tard, d’ici quelques mois, avec le dernier chapitre. Ce roman, je l’ai commencé une semaine trop tôt.



17 Commentaires



  1. Olivier Autissier écrit :

    Je crois, mais je me trompe peut-être, qu’on ne commence jamais au bon moment.



  2. kab-Aod écrit :

    @ Olivier Autissier : Peut-être… Cioran, lui, pensait qu’il était toujours trop tard, quoi que l’on fasse.



  3. Nicolas écrit :

    Et si, pure hypothèse, tu ne parvenais pas à le terminer ?
    (ce que je ne souhaite pas, évidemment)



  4. kab-Aod écrit :

    @ Nicolas : Terminer le livre, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Le terminer avec le même enthousiasme que je l’ai commencé, voilà qui me préoccupe davantage.



  5. Marie écrit :

    Tu peux aussi dire à Pêr : je t’aime … à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Bon anniversaire !
    L’un des deux aime plus que l’autre, c’est ainsi.



  6. Pierre-Yves écrit :

    D’accord avec la première partie du commentaire de Marie. Pas nécessairement avec la seconde. Les dates n’ont pas vraiment d’importance. Les gens, si ! Bises à vous deux.



  7. kab-Aod écrit :

    @ Marie: Mon amour pour lui, malgré mon lamentable égoïsme ici dépeint, Pêr le connaît. Je ne suis pas avare de « je t’aime»  et nous n’en sommes plus à jouer à celui qui le dira le plus souvent. Parfois, dans un couple, on s’aime un plus intensément à tour de rôle : ce qui ne signifie pas que l’un aime plus que l’autre. En tout cas, Pêr et moi, nous en sommes là.



  8. kab-Aod écrit :

    @ Pierre-Yves : Oups, ton commentaire est arrivé tandis que je répondais à Marie. Mais au fond la réponse serait la même.



  9. Kridienn écrit :

    Je suis du même avis que Pierre-Yves. Les gens ont de l’importance et il n’est pas toujours évident de les préserver quand on est dévoré par un travail, une passion. Je te souhaite de conserver ton enthousiasme jusqu’au bout du livre en limitant les dommages collatéraux !



  10. calystee écrit :

    Bon anniversaire, scorpion!
    Si écrire t’est indispensable, alors écris. L’aimé sait bien que tu l’aimes, et il t’aime comme ça, assurément.
    C’est un solide sur lequel tu peux t’appuyer, un Pêr sur lequel tu bâtis ta vie…



  11. kab-Aod écrit :

    @ Kridienn : Pêr savait ce que risquait d’induire le commencement du livre. Ce qui n’excuse en rien mes négligences. Mais de me revoir plonger dans mes cahiers, je crois, ravit Pêr. Il sait que je n’écris pas « contre»  lui, mais d’une certaine manière « pour»  lui, et pour nous deux. Cela dit, si jamais je sentais mon couple dangereusement en souffrir, il est évident que je lèverais le crayon…

    @ Calystee : Merci ! :evil:
    Toi qui a vécu longtemps en couple tu peux bien imaginer qu’après 18 années de vie commune l’amour pardonne plus souvent qu’il ne s’irrite. Pêr et moi avons connu jadis des épreuves bien plus pénibles que ce pauvre petit roman.
    PS : « Pêr»  est la version bretonne de « Pierre»  :grin:



  12. Kridienn écrit :

    Bon anniversaire !
    Il est certain qu’après 18 ans de vie commune, Pêr sait à quoi s’attendre… Cependant, nous sommes tous capables d’évoluer dans le bon sens, non ? J’espère que tu n’auras pas à lever le crayon, pour le plus grand plaisir de tes futurs lecteurs !



  13. calystee écrit :

    C’est bien ainsi que je lisais le prénom de ton compagnon (d’où mon allusion à l’Évangile: tu es Pierre et sur cette pierre, …).
    Oui, je comprends bien ce que tu dis: amour, pardon et aspiration à une forme de sérénité.



  14. littleblue écrit :

    Un roman, un homme depuis 18ans, un blog, un anniversaire !!! C’est beaucoup pour un seul homme ;-)
    Veinard !



  15. Lancelot écrit :

    Per écrit son roman, à sa façon, tout comme TiNours écrit dans ma vie, depuis 17 ans lui aussi, sans stylo, sans clavier, mais en laissant tellement de marques, de pages d’amour, de mots suggérés, de phrases bonnes et murmurées, qu’ils en deviennent eux-mêmes des romans.
    TiNours vit la poésie que je ne sais écrire.
    Tu as un avantage sur moi : tu écris.
    Ne jamais oublier de les remercier, pour cette douceur, jour après jour….



  16. kab-Aod écrit :

    @ Lancelot : Écrire, je ne sais pas si c’est un avantage. Quant à remercier des Tinours et des Pêr, je pense que mes billets en disent long sur le sujet :)



  17. Henri-Pierre écrit :

    On ne commence jamais, c’est sûr, à un moment « bon» .
    On commence et l’essentiel est d’aller, je ne sais même pas si arriver est si important que ça.

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