Une aile de turbot, une portion modeste, ce qu’il faut, la moitié dans chaque assiette. Une ration pour le plaisir, malgré le déficit ; comme chaque mois nous nous enfonçons dans le rouge dès le 15. Cette monnaie courante de la pauvreté dans une société qui frime. Quelques joues de lotte complétaient, avec du boulgour, et le jus, un bouillon rehaussé de gingembre, d’aneth et d’orange. Pêr était fier, il avait cuit et assaisonné comme il faut ses premières langoustines, une dizaine, charnues, pour l’entrée. La prochaine fois il forcera un peu plus sur le poivre. La prochaine fois je te cuisinerai du homard ! Pour le dessert, un assortiment de bredele, ces biscuits de fin décembre dont Pêr, d’origine suisse-allemande par sa mère, perpétue la tradition. Ma prédilection pour ceux au chocolat et au clou de girofle. Pas de nappe ni de bougies. Nous étions assis dans le canapé, la pénombre du salon, le téléviseur diffusait je ne sais plus quoi, j’avais écrit, j’avais siroté un vin du Jura, son goût âpre, j’étais en plein vague à l’âme. Ça ne va pas mon bébé ? J’avais encore cette idiote envie de pleurer sur les poumons. Nous n’avions ni trop le temps ni trop l’argent. Pêr devait se lever tôt, prendre l’antenne aux aurores, arroser les auditeurs de joyeux Noël, ce vœu que je ne prononce plus. Ce petit réveillon, c’était son idée, un léger luxe. Un repas sans cadeaux ni parents ni amis mais entre nous, avec les moyens du bord, main dans la main, pour marquer le coup.