sam 6 déc 2008
Pêr n’est pas bisexuel. Je lui avais demandé pourquoi moi ? Il avait répondu parce que tu m’as aimé. Quand j’ai connu Pêr, il fréquentait une jeune fille blonde. Quand notre couple a failli rompre, il y avait une femme dans l’histoire, je m’étais éloigné, je n’avais pas fait attention. Et si je disparaissais demain, je ne doute pas qu’il finirait ses jours auprès d’une demoiselle sans jamais retoucher le corps d’un homme. Techniquement Pêr couche parfois avec un garçon, vit au quotidien avec un garçon, projette sa vieillesse auprès d’un garçon. Mais pas avec n’importe lequel : moi seul, Ezekiel, qui l’ai aimé totalement dès le premier jour. Notre couple repose sur ce seul élan, l’amour, un amour à n’y rien comprendre. Pêr n’est pas bisexuel, il a choisi l’abnégation, parce que je l’ai aimé.
Je suis homosexuel. Depuis gosse, des touche-pipi précoces, une libido énervée. Quand j’ai connu Pêr j’avais annoncé la couleur : tu ne deviendras pas l’homosexuel que je suis. J’ai eu des amants, beaucoup, je les déclarais, je ne cachais pas, Pêr supportais malgré lui pour que ça ne casse pas, j’abusais. Je n’aimais que lui, toujours lui, fatalement lui, autrement c’était impensable, cette intime conviction qu’entre lui et moi c’était unique, mystérieux, mais la beauté des garçons, à côté, les regarder jouir, j’avais du mal à résister.
Aujourd’hui, après le travail, j’ai appelé Pêr. Nous nous sommes donnés rendez-vous à la terrasse d’un café, j’avais envie de le voir, qu’on se rejoigne vite, il me manquait, seule sa présence me comble, me sécurise, donne du sens. Comme j’étais arrivé le premier je buvais mon chocolat chaud une cigarette entre les doigts, pas de livre cette fois, j’observais des jeunes hommes aller et venir, j’admirais de loin. Du désir, je n’en avais plus. La dépression, l’alcool, les cachets, et puis cette fatigue de moi-même, etc. Je songeais au roman, celui qui me fait revivre mes vingt ans. Quand Pêr a percé la foule, ses longs yeux souriants. Lui, malgré le temps qui passe, j’étais heureux.
Pêr n’est pas bisexuel et j’ai eu de nombreux amants. Or notre amour, finalement, aura résisté à tout ça.
le 6 décembre 2008 à 21:50
Pierre-Yves écrit :
J’ai sourcillé au mot « abnégation» .
Peut-être que l’amour est quelque chose de beaucoup plus grand que le désir. Grand au point qu’il fait peur à la plupart des gens qui préfèrent s’en protéger et en rêver secrètement.
le 6 décembre 2008 à 23:41
Kridienn écrit :
Votre amour résiste à tout ça sans doute parce qu’il est magique, inexpliquable… Je crois que l’amour, le vrai, ne s’explique pas. Il s’impose à nous. On le refuse ou on l’accepte et on le vit. Longue vie à votre amour !
le 7 décembre 2008 à 5:58
Marc écrit :
Je t’imagine parfaitement dans l’attente le chocolat chaud sur la table et le regard sur les garçons qui passent.
le 7 décembre 2008 à 11:56
Lancelot écrit :
Il y a quelque chose qui me trouble, voire qui me chiffonne, beaucoup, dans ton billet (mais peut-être est-ce volontaire de ta part) c’est le mélange des temps employés : présent, passé, futur, plus que parfait ; au final on n’a pas d’image définitive de ce qu’est votre couple aujourd’hui, à l’issue de toutes ces années. Pas de statu quo, pas de conclusion, encore et toujours en ébauche. C’est là de lot de tout rapport humain riche, c’est évident. Mais j’avoue que je regrette beaucoup en ce moment que Pêr ne tienne pas de blog, ou, si c’est le cas, que je n’y aie pas accès.
le 7 décembre 2008 à 12:14
kab-Aod écrit :
@ Pierre-Yves : Je comprends que tu aies sourcillé, ce n’est pas un comportement à la mode. Mais cette abnégation, un mot délibérément fort, un peu effrayant, il en fallu, je pense, beaucoup à Pêr et plus tardivement à moi-même pour en arriver à former le couple solide que nous vivons aujourd’hui. Je ne dis pas que c’est LA recette de L’Amour ; je dis seulement que notre couple, un couple atypique, s’est forgé, en autres, avec ce type d’attitude.
Quant à vouloir se protéger du Grand Amour, ça m’échappe un peu. Est-ce justement ce don de soi qu’il demande, cet abandon si peu populaire de nos jours, qui inquiète ?
@ Kridienn : Oui, à force d’examiner notre couple et l’amour qui l’anime, j’en reviens toujours au même constat : l’amour, c’est d’abord une histoire d’amour. L’histoire, on peut en parler.
@ Marc : Et pour compléter la vision, il faut aussi imaginer la patinoire provisoirement installée sur la place, avec la foule
le 7 décembre 2008 à 12:30
kab-Aod écrit :
@ Lancelot : Pour l’emploi des temps, il est justifié par le fait qu’effectivement je juxtapose et couds ensemble sans prévenir différents moments. Comme pour de précédents billets, j’aime casser la linéarité du récit (tout en respectant, je crois, la syntaxe, même si je la brusque un peu). un effet impressionniste, « encore et toujours en ébauche» , comme tu as bien dit.
Pêr ne tiens pas de blog, il ne se sent pas très à l’aise avec l’écriture. De par son métier, il est plus enclin à la parole vive. Mais techniquement il participe à l’entretien de ce carnet (je suis nullissime en informatique).
le 7 décembre 2008 à 23:19
karagar écrit :
Dans une autre vie, j’ai été Pêr(l’accent circonflexe autenthifie qu’on ne le prend pas pour une poire), pendant 17 ans. Je n’étais pas bisexuel et pourtant, techniquement, comme tu dis, je faisais l’amour avec une femme. Oui il y eu de l’» amour» , de la complicité, de la construction mutuelle. Je ne sais trop que faire du mot abnégation, mais il avait quelque chose de cet ordre là, à plus d’un titre. « Parce qu’elle m’aimait» . Oui, ça je peux le reprendre aussi à mon compte. La seule chose, et c’est sans doute là que s’arrête l’analogie, est que j’ai toujours su, malgré la force et la sincérité des sentiments que j’éprouvais pour elle, que nos inclinaisons l’un pour l’autre n’étaient pas de la même trempe. C’est pourquoi je ne lui avais jamais dit « je t’aime» , car au sens communément admis, c’était faux.
le 8 décembre 2008 à 18:15
kab-Aod écrit :
@ Karagar : L’analogie, effectivement, s’arrête sur le « je t’aime» puisque Pêr, lui, le dit.
Maintenant que tu as tout le loisir de prononcer ce fameux « je t’aime» , je me demande bien en quelle langue tu le fais le plus naturellement face à Vladimir ?
le 8 décembre 2008 à 19:12
karagar écrit :
Dans ma langue maternelle quand ça vient de moi, mais j’ai aussi à répondre à une déclaration en anglais, alors là, je suis le courant. Quand au breton, la seule fois, c’est lui qui l’a utilisé (merci Kleger) et tu en étais témoin…
le 8 décembre 2008 à 20:56
Marie écrit :
Parler de l’amour quand on arrive à mon âge, c’est raconter sa jeunesse et l’amour ce n’est pas ça. C’est voir l’Autre quand on est seul devant sa glace, c’est ne plus exister, c’est un vol de poussière dans le rayon de soleil matinal entre les lames de volets, c’est un rire d’enfant, un regard étonné, c’est ce qui rend meilleur, c’est l’être dans sa fièvre qui attend sans rien dire qu’une main caressante lisse le bord du drap, qui repousse les chagrins, qui encourage et ne juge jamais.
Parler d’amour ce n’est rien s’il n’y a pas explosion des sens, tous les sens même ceux qu’on ne connaît pas. L’amour c’est l’émotion, la lucidité, la fidélité, l’abnégation. C’est une palpitation au cœur physique, un mélange de sensations qui détend tous les muscles, qui rend vulnérable et attendrissant à la fois. L’amour est une sensation, l’amour est une transmission. Il nait spontanément de nulle part. Il est impression, pression, expression.
L’Amour est un cri silencieux et si rien ne répond il n’est plus que passion.
le 9 décembre 2008 à 9:08
kab-Aod écrit :
@ Marie : Comme je l’ai répondu à Kridienn, parler de l’amour ce serait d’abord témoigner personnellement de nos histoires d’amour…
le 9 décembre 2008 à 20:36
Henri-Pierre écrit :
Si tu savais à quel point nous sommes en « chambre d’échos» .
Je suis bouleversé et ne puis que te dire de ma banalité la plus intense : Quel magnifique billet !
le 10 décembre 2008 à 10:55
kab-Aod écrit :
@ Henri-Pierre : Merci, camarade…
le 13 décembre 2008 à 13:08
Nicolas Bleusher écrit :
C’est toujours un peu consternant pour moi de lire qu’une vie, qu’un amour, qu’une peine, que tout ce temps passé peut tenir dans un texte simple, dans un texte court. Je n’ai pas l’humeur, soudain, à commenter, je crois. Question de gris, de froid, de temps qui passe. De verre à moitié plein, à moitié vide. C’est toujours un peu consternant, pour moi, de ne pas savoir raconter ces histoires là. Mes histoires d’amour…
le 14 décembre 2008 à 15:39
kab-Aod écrit :
@ Nicolas Bleusher : Nous avons chacun nos histoires à raconter. Et l’on s’y prend chacun comme on peut.