dim 14 déc 2008
Je peaufinais le troisième chapitre depuis deux semaines, j’avais ajouté l’équivalent de deux pages, un mot ici, une phrase là, un paragraphe, ça ne finissait jamais, un texte interminable, dix-sept pages bien noires, peu de vide. Ce troisième chapitre, le récit de ma rencontre avec Pêr, me chamboulait, remuait, je relisais, des centaines de fois, polissais, amputais, nuançais, cette impression que je ne m’en sortirais pas, que j’étais encore trop fragile pour expliquer, pour exprimer. Et puis l’écriture, la manière de narrer, je ne voulais pas tomber dans la jolie phrase, les jolies phrases ne m’intéressent plus, il fallait de la cadence, du contenu, de l’information, beaucoup, et surtout jouer avec le lecteur, le rendre intelligent, ouvrir les interprétations. Deux semaines de travail à m’en crever les yeux. Le chapitre n’était pas terminé mais la somme des corrections enfin, un soir, tard, me convinrent, ce soulagement, cette victoire, Pêr regardait un film dans le salon, le chat dormait. Ensuite ce geste, des dizaines de fois exécuté, un rituel anodin : faire glisser le texte abouti vers la clé USB. Sauvegarder, conserver un double au cas où, remplacer l’ancien jet. Mais voilà. Erreur de manipulation, j’étais alcoolisé, une étourderie, j’écrasai la mauvaise version. J’étais effondré, non non non pas ça !, je sanglotais, un vrai désespoir, une démolition. Malgré ses connaissances en informatique Pêr échoua à récupérer la dernière mouture. L’équivalent de deux pages savamment réparties s’était envolé.
La nuit-même, sous la couette, tandis que Pêr s’acharnait à trouver des solutions, je me sentais harassé. Comme maudit. Recommencer, c’était impensable, j’avais besoin de souffler, de prendre du recul, oublier. Abandonner, j’étais à deux doigts. Le roman, son projet, aurait pu finir comme ça, une erreur de manipulation, puis le renoncement à me réinvestir, à me souvenir de tout, encore et encore, mes vingt ans, telle tournure, tout. Puis je me suis remémoré la parole d’une de mes profs d’art plastique au lycée, je ne sais comment, elle avait ressurgi. À cette époque je m’accrochais à mon savoir-faire, cette prof désirait que j’aille plus loin. Elle m’avait dit : On ne refait jamais deux fois le même travail. Ce qui est acquis est acquis. Ensuite on fait mieux. On ne "refait" pas, on fait mieux. Le souvenir de cette parole un peu floue, sous la couette, avec mes joues mouillées, réinsuffla du courage. Réécrire le chapitre perdu, retrouver précisément les corrections, ce n’était pas digne d’un écrivain. Espérer reproduire l’identique conduisait à l’échec. Si mes souvenirs de ma rencontre avec Pêr étaient immuables, l’écriture, elle, s’avérait constamment variable. Il existe mille façons de raconter la même chose, c’était la leçon.
Deux jours plus tard je m’y collais.
le 14 décembre 2008 à 15:55
le bleu du ciel écrit :
Dix mille.
le 14 décembre 2008 à 16:43
kleg écrit :
Avant d’arriver à la prof d’arts plastiques, j’avais formulé un comm, inutile puisqu’elle l’a dit. Mais j’y crois absolument.
le 14 décembre 2008 à 18:21
kab-Aod écrit :
@ Bleu du ciel : Mille, bibliquement, est le chiffre de l’infini, de l’éternité. Dix mille, et même cent mille, donc, tant qu’on reste dans le multiple. Ce livre n’est pas unique, ce n’est qu’une version momentanée de ce que j’ai envie de dire, une photographie, une parmi mille, dix mille, cent mille…
@ Kleg : J’y crois aussi. Même si ça fait un peu mal au cul ^^
le 14 décembre 2008 à 21:02
Kridienn écrit :
Moi aussi, j’y crois. Bien que ça fasse mal au cul, comme tu dis, je suis sûre que tu ne regretteras pas de t’y être remis.
le 14 décembre 2008 à 23:46
Lancelot écrit :
« La nuit-même, sous la couette, tandis que Pêr s’acharnait à trouver des solutions, je me sentais harassé.»
Cette phrase m’a immédiatement interpellé, et me fait fondre…
Ton chapitre 3 concerne ta rencontre avec Pêr, dis-tu
Mais ta vie avec lui, la voilà résumée en une seule phrase, qui vaut peut-être tous les chapitres du livre.
L’artiste réussira toujours à peindre, dépeindre, repeindre son sujet, tant qu’il l’a sous les yeux. Le présent reste le reflet (même s’il a un peu changé entretemps) du passé.
Je te souhaite bonne chance pour continuer, et je t’embrasse.
le 15 décembre 2008 à 3:46
Pierre-Yves écrit :
je voudrais trouver mille façons de te rassurer. On peut perdre momentanément les mots, l’important est entre les lignes.
le 15 décembre 2008 à 12:18
kab-Aod écrit :
@ Kridienn : Je suis effectivement assez satisfait de la nouvelle version (terminée hier soir)
@ Lancelot : Ton commentaire sonne juste, et m’amuse, car dans la pièce où j’écris figure un portrait de Pêr que j’ai réalisé en 1995.
@ Pierre-Yves : J’ai mis de nouveaux mots, mais je n’ai pas touché au non-dit
le 15 décembre 2008 à 13:32
Marie écrit :
Jouer avec le lecteur, faire appel à son intelligence : oui, quant à le rendre intelligent j’ai quelques doutes …
« On refait mieux» , je pense qu’on refait autrement. La vie est une torture permanente quand on y pense. J’ai « besoin» de ton écriture, as-tu besoin de moi pour écrire ? j’ai déjà la réponse avant que tu ne soulèves l’index … le mot fin est encore loin, courage ! Pêr veille.
le 15 décembre 2008 à 13:34
Marie écrit :
Si tu as écrasé la mauvaise version c’est que tu as gardé la bonne – je sors
le 15 décembre 2008 à 20:17
kab-Aod écrit :
@ Marie : Je crois qu’en l’excitant on peut rendre intelligent un lecteur, c’est-à-dire « compréhensif» , comme si on écrivait des pièces de puzzle que le lecteur devrait assembler. Écrire, ce n’est que la moitié du travail.
Sinon tu as raison, entre le « mieux» et l’» autrement» il y a une distinction : j’espère avoir commis les deux. Et, oui, je n’écris pas pour moi-même, pour moi seul, mais pour ceux qui liront.
le 15 décembre 2008 à 21:29
marc écrit :
Tu parles de l’écriture, de ses difficultés et plaisirs d’une manière particulièrement juste.
le 16 décembre 2008 à 0:54
kab-Aod écrit :
@ Marc : « Particulièrement» , je prends. « Juste» , je ne sais pas. Mais après tout, seuls les lecteurs décident.
le 18 décembre 2008 à 10:44
Fincasor écrit :
Oh putain ! Je suis content.
Oh putain ! J’ai réussi !
Enfin, je t’ai retrouvé enfoiré !!
T’as changé de prophète, mais j’ai cliqué le bon hasard.
Haaaaa…
Quel plaisir de retrouver ta musique.
Changée mais toujours belle.
Quelle longue absence…
Puuutain ça a été long.
Mais maintenant c’est bon.
Tu as manqué à mes lectures.
Mais aujourd’hui la grisaille du ciel d’hiver s’est allégée.
Merci.
le 19 décembre 2008 à 18:33
Henri-Pierre écrit :
Je suis certain aussi, Ézékiel, que rien n’a été perdu, une pensée, une émotion ne sont pas tributaires d’une clef USB, ni de quelque contenant que ce soit au demeurant.
La rage passée, tu as re-dit, peut-être autrement, certainement différemment, peut-être même mieux.
Et puis, l’essentiel, ta rencontre avec Pêr, reste, elle intangible.
Mais ça, tu le sais, mon Pénélope malgré lui
le 20 décembre 2008 à 23:53
calystee écrit :
Quand j’ai écrit les Lettres à Pierre cet été, c’est l’épisode de la rencontre qui m’a le plus éreinté. Je ne savais pas comment m’y prendre: trop factuel, trop imprécis, trop froid. J’avais commencé à la troisième personne. C’est là que j’ai eu l’idée de lui parler directement, de lui écrire à lui. Les autres ont suivi, presque sans effort, naturellement. Et lui parler m’a libéré.
le 21 décembre 2008 à 10:04
kab-Aod écrit :
@ Fincasor : Moi je n’avais pas perdu ta trace, je te voyais de temps en temps commenter chez Finis Africae
@ Henri-Pierre : Oui, évidemment, le sujet, je ne craignais pas de l’avoir perdu, ni d’avoir à m’en souvenir encore
@ Calystee : Si j’écris dans l’effort, ce n’est pas celui causé par le souvenir (même si ça bouleverse un peu) mais celui de la rédaction, car j’écris lentement et, d’une certaine manière, péniblement.
Tes lettres à Pierre, mais aussi tes évocations de Pierre en général, m’avaient beaucoup touché.
le 24 décembre 2008 à 10:25
Nicolas Bleusher écrit :
« Car j’écris lentement et, d’une certaine manière, péniblement….»
Nous voilà bien pareils !
Joyeux Noël à vous deux et à tous tes lecteurs.
le 24 décembre 2008 à 18:36
Nicolas écrit :
Il n’y a pas de hasard pour que le mieux soit l’ennemi du bien.
le 1 janvier 2009 à 12:40
Matthieux écrit :
Belle leçon d’écriture qu’on dû devrait tous avoir gravée sur nos claviers.