mer 28 jan 2009
J’ai très peu bu. J’avais un peu craint ce devoir de sobriété que m’imposait la virée (je ne m’enivre que chez moi). Parallèlement j’ai eu besoin de solitude. Du moins besoin d’une autre forme de solitude, une forme sereine, proche du recueillement. Depuis notre départ j’éprouvais la nécessité de dialoguer intérieurement, de me retrouver seul, pour me redécouvrir. Comme si quelque chose de nouveau s’annonçait, un pressentiment. Pêr et moi nous étions promenés dans le Havre, un vent intempestif nous faisait arpenter gauchement la plage de galets. Les éléments déchaînés nous enthousiasment. Le midi nous nous étions offert un repas japonais, du poisson cru, une soupe fumée. À un moment, le long de l’interminable port, Pêr m’a saisi le bras et a pressé son épaule contre la mienne ; il souriait, piqué soudainement par le plaisir d’être ensemble. J’ai très peu bu ces derniers jours, quelques verres sans intérêt : si les bars proposaient des mugs de potage je crois que j’aurais boudé ces quelques fonds de mauvaise boisson avalés par faiblesse. Pêr, vers 16h30, avait voulu siester. Moi pas. J’ai continué à marcher dans la ville sous une bruine impalpable. L’église Saint Joseph d’Auguste Perret, son béton léché par le faisceau des projecteurs, immanquablement faisait songer à une vieille tour de Manhattan. Puis, quand les nuages ont bleui, je me suis réfugié dans un pub les os glacés. Cette envie de zoner paisiblement. J’écoutais les conversations, dévisageais négligemment les hommes, songeais à mon concours, à sa préparation dès le lundi suivant. Je n’avais pas envie d’abuser, depuis la cure je ne bois trop que lorsque j’écris, ou bien quand à l’approche du soir l’ennui combiné à l’anxiété me désemparent. Vers 20h un jeune barman a pris la relève, le crin blond malgré des cils bruns, des yeux courts et pisciformes, un menton fier. À mon goût. Il avait l’air doux et plutôt inexpérimenté quoique de bonne volonté. Son ventre nu m’est largement apparu alors qu’il levait un bras pour saisir une chope suspendue à un rail. Dans la bibliothèque de ma belle-sœur (la sœur de Pêr, notre hôte) j’avais emprunté le livre d’un pédopsychiatre américain qui analysait l’éducation des enfants de moins de six ans et desquelles pages je n’arrivais plus à détacher mes yeux. Cet ouvrage débarquait à un carrefour particulier de mon actuelle évolution. La dépression, l’alcool, l’anathème parentale, la cure, le psy, tout ça. Je n’entrerais pas ici dans le détail mais ce bouquin, bien que parfois risible tant il s’adresse à une culture amerloque vaguement névrosée, celle des années 70, m’aura d’abord intimement bouleversé parce que j’ai reconnu des faits indéniables, des trajets, des causes à effet, des facteurs de mal-être étudiés depuis que je suis une analyse. Je regardais le barman, l’enviais, buvais accoudé au comptoir une gorgée de whisky entre deux cacahuètes, quand je me suis remémoré la dernière fois où j’ai parlé à ma mère, au téléphone, pas en face, elle avait lu à mon insu l’un de mes textes, un texte sévère, froid, un miroir laid, c’était fin décembre 2006, peu après Noël. Elle était folle furieuse, hors d’elle, hargneuse, je ne savais plus quoi dire. Elle m’avait rappelé que je n’avais jamais manqué de fringues ou de savon, qu’elle m’avait donné une éducation, un toit. Son orgueil, jusqu’au bout, lui interdira d’avouer qu’elle n’a pas su sincèrement aimer. Quand nous sommes nés, mon frère cadet et moi, mes parents étaient des adolescents dans le besoin (ma mère avait quinze ans, j’ai été un accident, elle ne le cachera jamais). L’amour, je l’ai appris seul. Précocement tellement le manque me faisait commettre des audaces. Peu m’importait comment, ou avec qui. Jusqu’à Pêr. Ce samedi soir-là, bercé entre la vue du joli barman et la pertinence du livre, la trouille de passer le concours et la haine de mon propre alcoolisme, je devinai que malgré ma route, j’avais une seconde adolescence à vivre, cette fois basée sur quarante ans d’enfance.
(Ce matin une femme est venue vers moi. C’était la pause, nous fumions. Elle m’a dit : Je ne comprends pas, tu as bien dit que tu as travaillé vingt ans ? J’ai confirmé. Elle a ouvert de grands yeux très maquillés : Mais tu as quel âge ? J’ai répondu quarante. Elle s’est exclamée que je ne les faisais pas. J’ai souri, gêné, nous avions le même âge. Je commence effectivement une vie).