Au printemps dernier, et durant un trimestre, j’ai effectué un bilan de compétence dans l’espoir d’une reconversion professionnelle. À quarante ans je suis fatigué de ne gagner que du pain : dix années d’hôtellerie, dix d’usine, et l’intérim, passer son temps à soulever des lave-linge, ce curriculum m’étouffait, j’avais besoin d’aimer mon métier. Après deux stages d’observation en maison de retraite un avenir m’est apparu : devenir aide soignant. J’ai acheté des livres, me suis documenté, cette perspective correspondait à une forme de souhait profond. Donner vraiment de soi, servir, être là. Le concours qui m’autorisera ou non à entrer en formation aura lieu fin mars. Je suis officiellement candidat depuis octobre (ça m’a coûté cinquante euros), mais j’attendais surtout la confirmation de mon inscription aux deux mois de préparation préalables, pour moi indispensables car trop peu confiant en mes seules aptitudes (l’alcool m’aura tellement diminué, tellement éloigné d’un meilleur destin). On m’avait averti : les moins de vingt-cinq ans avaient la priorité. Honnêtement je n’y croyais plus. La réponse est tombée en catastrophe mercredi dernier, mon portable a sonné, je m’apprêtais à bouquiner à une terrasse avant de me rendre chez le psy. Monsieur Le Carff, peut-on se rencontrer dès que possible ? J’annule la séance avec l’analyste et attrape un bus, direction Keradennec. Une salle d’attente, je bois le café que m’offre le technicien du distributeur. La responsable me tend un dossier : je suis accepté à la salutaire préparation au concours ! Je lui avoue mon soulagement. Seulement voilà, j’apprends qu’il ne me reste qu’une semaine pour lui apporter des documents que seule ma conseillère de l’ANPE peut fournir et aussi pour dégoter dans la foulée un stage de trois semaines. Sinon c’était mort. La semaine de vacances que Pêr et moi pensions nous accorder dès le lundi 19 s’est vue soudainement compromise. Le lendemain, après le travail (le camion, les livraisons), une aubaine inouïe, l’infirmière en chef hésite, plie un sourcil, me reconnait, se souvient même de mon nom, elle m’accepte à nouveau comme stagiaire. Vous avez de la chance, il me manquait justement quelqu’un sur cette période ! Elle écrit une note sur un planning, je m’occuperai des Alzheimer. Le jour suivant, donc vendredi, ma conseillère de l’ANPE, après avoir lu le mail d’une standardiste que j’avais laborieusement contactée (merci Sarkozy pour toutes ces nouvelles mesures dissuasives), me joignit. On se donnera rendez-vous mercredi prochain à 9h, j’étais en train d’acheter des cigarettes, j’avais sorti mon calepin pour y gribouiller l’essentiel de la conversation. Pêr, entre-temps, optimiste, réorganisa notre précieuse semaine de vacances : nous devrions passer deux jours dans le Finistère nord (lundi et mardi), puis devrions partir dès mercredi midi (après mon fameux entretien) jusqu’à dimanche pour Le Havre où habite depuis peu sa sœur. Deux collègues de travail s’occuperont du chat et des oiseaux. Le lundi 26, à peine rentré de cette brève escapade, je commencerai ma très attendue préparation (si aucune contrariété administrative sortie d’un chapeau ne s’interpose). Je vois noir, je flippe. Il faut dire que si je n’obtiens pas une note proche de 20 au concours tout s’écroulera puisque que je n’aurai ni le budget ni le moyen de locomotion (je ne suis pas conducteur) pour assurer ma formation d’aide-soignant en dehors de l’école que je cible, celle située à une demi-heure de marche de mon appartement. Et vu les souterraines directives de notre gouvernement, ma compétence criante (cf. mes appréciations de stage), comme l’honnêteté de mon ambition, ne se trouveront guère facilitées. On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe (on trouvera des solutions, assure Pêr). En attendant il fait gris, parfois il pleut, demain soir nous dormirons à Kerlouan, près de la plage, avec l’odeur des goémons échoués. Me restent deux mois pour convaincre un jury.
     Ou alors pour écrire le livre brillant qui plus radicalement me sauverait.



13 Commentaires



  1. karregWenn ex Kleg écrit :

    Y a pas de mais. Y aura pas de mais.
    2 mois pour convaincre un jury et la vie pour écrire le livre !
    Chans vat dit !



  2. Nicolas écrit :

    C’était le travail de ma Mère, que j’ai fini par écrire : aide soi-niante (du verbe nier)



  3. karagar écrit :

    Ah, voila un post qui m’a tiré un sourire ! Sincèrement heureux pour toi et je gage que, « une aubaine inouïe»  s’étant présentée, rien de mauvais ne sortira du chapeau…
    Bon boulot, et sois gentil avec tes formateurs :)



  4. christophe écrit :

    Bien sûr que ça ne va pas être facile et que la vie, dans ce qu’elle a de plus bureaucratique, s’y entend pour mettre des bâtons dans les roues. Mais jusqu’à présent, tout s’est bien goupillé non ? Quant au livre… bon je crois qu’on a tous conscience qu’on l’aura entre les mains un peu plus tard que prévu. Mais on patientera…



  5. Kridienn écrit :

    Je trouve cette nouvelle formidable et je crois vraiment que tu as tout pour convaincre ce jury. Bonne chance pour cette formation. C’est si important d’aimer ce qu’on fait. Le livre brillant saura se faire attendre…



  6. Pierre-Yves écrit :

    (Comme ils l’ont dit avant moi)Et pourquoi pas les deux ? Je te connais très peu, mais je t’imagine bien faire ce travail.



  7. kab-Aod écrit :

    @ tous : Merci pour vos commentaires (notamment les encouragements).
    Nous revenons à l’instant du nord-finistère (Meneham, Aber Wrac’h). Demain matin, dès mon entretien terminé, nous repartons pour quelques jours en Seine-Maritime. Donc, jusqu’à dimanche après-midi, je serai absent du web.
    À très bientôt :razz:



  8. karregWenn ex Kleg écrit :

    Rien de mieux de des petites échappées pour se refaire une force toute neuve. Bon voyage à tous deux !



  9. Marie écrit :

    Du moment que la personne que tu dois rencontrer demain est suffisamment jeune pour ne pas être atteinte par cette maladie, le reste va suivre. Je suis tout à fait confiante pour toi et avec ce travail, ô combien difficile et humain à la fois, tu auras des arguments supplémentaires pour le dernier chapitre de ton livre. Une étape à la fois. La foi nous guide et ce n’est pas affaire de religion. :smile:



  10. Lancelot écrit :

    J’arrive un peu tard pour joindre mes encouragements à ceux des autres, mais j’ai aimé ce dernier billet, que je trouve (je suis sûr que tu ne seras pas d’accord avec moi, tant pis) plein de force et d’optimisme.
    J’arrive à temps pour croiser les doigts pour toi pour ton entretien de demain. Fonce ! Le livre est important aussi, mais nous l’attendrons patiemment. Tout vient à point à qui sait attendre.



  11. Andesmas écrit :

    Très en retard pour apporter à mon tour mes encouragements. Je trouve que c’est vraiment une très bonne nouvelle. Garde en toi un peu d’optimisme et de confiance, ce sont aussi les clés du succès… Des choses vont se mettre en place, petit à petit, pour annoncer un virage, que tu sauras négocier! Allez, bonne chance!!



  12. Henri-Pierre écrit :

    Mon Kab-Aod, je laisse s’envoler de moi de mon coeur et de mon âme pour te dire ma présence et surtout que je ne doute pas.
    Ne choisis pas entre vie professionnelle et écriture. Tu auras les deux ; j’en suis sûr.



  13. noese cogite écrit :

    J’ai beaucoup aimé ton texte sur l’enfance qui ne s’efface pas et à qui on ne fini jamais d’échapper.
    Je repasserai, j’aime ta sensibilité qui recoupe la mienne.

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