J’ai très peu bu. J’avais un peu craint ce devoir de sobriété que m’imposait la virée (je ne m’enivre que chez moi). Parallèlement j’ai eu besoin de solitude. Du moins besoin d’une autre forme de solitude, une forme sereine, proche du recueillement. Depuis notre départ j’éprouvais la nécessité de dialoguer intérieurement, de me retrouver seul, pour me redécouvrir. Comme si quelque chose de nouveau s’annonçait, un pressentiment. Pêr et moi nous étions promenés dans le Havre, un vent intempestif nous faisait arpenter gauchement la plage de galets. Les éléments déchaînés nous enthousiasment. Le midi nous nous étions offert un repas japonais, du poisson cru, une soupe fumée. À un moment, le long de l’interminable port, Pêr m’a saisi le bras et a pressé son épaule contre la mienne ; il souriait, piqué soudainement par le plaisir d’être ensemble. J’ai très peu bu ces derniers jours, quelques verres sans intérêt : si les bars proposaient des mugs de potage je crois que j’aurais boudé ces quelques fonds de mauvaise boisson avalés par faiblesse. Pêr, vers 16h30, avait voulu siester. Moi pas. J’ai continué à marcher dans la ville sous une bruine impalpable. L’église Saint Joseph d’Auguste Perret, son béton léché par le faisceau des projecteurs, immanquablement faisait songer à une vieille tour de Manhattan. Puis, quand les nuages ont bleui, je me suis réfugié dans un pub les os glacés. Cette envie de zoner paisiblement. J’écoutais les conversations, dévisageais négligemment les hommes, songeais à mon concours, à sa préparation dès le lundi suivant. Je n’avais pas envie d’abuser, depuis la cure je ne bois trop que lorsque j’écris, ou bien quand à l’approche du soir l’ennui combiné à l’anxiété me désemparent. Vers 20h un jeune barman a pris la relève, le crin blond malgré des cils bruns, des yeux courts et pisciformes, un menton fier. À mon goût. Il avait l’air doux et plutôt inexpérimenté quoique de bonne volonté. Son ventre nu m’est largement apparu alors qu’il levait un bras pour saisir une chope suspendue à un rail. Dans la bibliothèque de ma belle-sœur (la sœur de Pêr, notre hôte) j’avais emprunté le livre d’un pédopsychiatre américain qui analysait l’éducation des enfants de moins de six ans et desquelles pages je n’arrivais plus à détacher mes yeux. Cet ouvrage débarquait à un carrefour particulier de mon actuelle évolution. La dépression, l’alcool, l’anathème parentale, la cure, le psy, tout ça. Je n’entrerais pas ici dans le détail mais ce bouquin, bien que parfois risible tant il s’adresse à une culture amerloque vaguement névrosée, celle des années 70, m’aura d’abord intimement bouleversé parce que j’ai reconnu des faits indéniables, des trajets, des causes à effet, des facteurs de mal-être étudiés depuis que je suis une analyse. Je regardais le barman, l’enviais, buvais accoudé au comptoir une gorgée de whisky entre deux cacahuètes, quand je me suis remémoré la dernière fois où j’ai parlé à ma mère, au téléphone, pas en face, elle avait lu à mon insu l’un de mes textes, un texte sévère, froid, un miroir laid, c’était fin décembre 2006, peu après Noël. Elle était folle furieuse, hors d’elle, hargneuse, je ne savais plus quoi dire. Elle m’avait rappelé que je n’avais jamais manqué de fringues ou de savon, qu’elle m’avait donné une éducation, un toit. Son orgueil, jusqu’au bout, lui interdira d’avouer qu’elle n’a pas su sincèrement aimer. Quand nous sommes nés, mon frère cadet et moi, mes parents étaient des adolescents dans le besoin (ma mère avait quinze ans, j’ai été un accident, elle ne le cachera jamais). L’amour, je l’ai appris seul. Précocement tellement le manque me faisait commettre des audaces. Peu m’importait comment, ou avec qui. Jusqu’à Pêr. Ce samedi soir-là, bercé entre la vue du joli barman et la pertinence du livre, la trouille de passer le concours et la haine de mon propre alcoolisme, je devinai que malgré ma route, j’avais une seconde adolescence à vivre, cette fois basée sur quarante ans d’enfance.
    (Ce matin une femme est venue vers moi. C’était la pause, nous fumions. Elle m’a dit : Je ne comprends pas, tu as bien dit que tu as travaillé vingt ans ? J’ai confirmé. Elle a ouvert de grands yeux très maquillés : Mais tu as quel âge ? J’ai répondu quarante. Elle s’est exclamée que je ne les faisais pas. J’ai souri, gêné, nous avions le même âge. Je commence effectivement une vie).



15 Commentaires



  1. le bleu du ciel écrit :

    Dans ce que tu écris, je sens le divan, le travail qui se poursuit hors plafond, hors les murs. J’ai connu ces journées entières dans l’analyse, la prolongation d’une parole sincère qui n’a pas d’autres équivalents, même en amour, même en religion, même en écriture. On avise un bar et on s’allonge. On embrasse un garçon et on se découvre. On joue avec le feu mais, sans le savoir, on se construit un saut d’eau. Il y a dans ce récit quelque chose qui relève de la gourmandise, du plaisir d’être à soi-même. Tu poursuis le voyage intérieur, commencé il y a bien des années. Mais là, c’est toi la boussole et c’est le monde, autour de toi et en toi, qui avance pour te parler.



  2. Pierre-Yves écrit :

    Je ne saurais mieux dire que le bleu du ciel. Simplement, je suis heureux de t’imaginer ainsi.



  3. Olivier Autissier écrit :

    C’est bien le lot d’un nombre conséquent de mères, et je pense surtout à celle de la mienne, ma grand-mère donc, dont j’ai toujours dit qu’elle avait un porte-feuille à la place du coeur.
    Celles-ci sont convaincues (par elles-mêmes) qu’il suffit d’assurer l’intendance pour que les enfants croient à de l’amour. Foutaises.



  4. kab-Aod écrit :

    @ Le Bleu du Ciel : Ça a mis le temps (quatre années de blog et une d’analyse) mais effectivement l’ère tant attendue de la réconciliation intérieure (cette clef pour renouer avec l’extérieur), je crois, semble enfin démarrer. Dans ce billet je n’avais pas vu la gourmandise : oui, il y a peut-être de cela, et c’est plutôt encourageant.

    @ Pierre-Yves : Si, lors de ton prochain périple en France, tu avais fait ce crochet par la Bretagne, tu n’aurais pas fait qu’» imaginer»  :grin:

    @ Olivier Autissier : Mes parents (j’en subis les conséquences aujourd’hui) n’ont pas su aimer d’amour leurs enfants, et très probablement ce manque, réveillé par un moment difficile dans ma vie de couple (il y a dix ans) aura provoqué la dépression puis l’alcoolisme. Cependant, et c’est sans doute là la solution pour mon mieux-être, je travaille à désamorcer la rancune qui était à l’œuvre tout ce temps (quarante ans) dans mon subconscient.
    Oui, « foutaises» , ni les fringues ni le toit ni la soupe ne peuvent suffire seuls à construire et à équilibrer un enfant. Mais le mal est fait. Et comme me l’a dit un jour une psy : « Le but du jeu n’est pas de transformer vos parents» . Ça paraît évident, mais ce chantier est énorme.



  5. Marie écrit :

    Adopté.
    Je sais pourquoi tu ne fais pas ton âge, tu n’es pas maquillé.



  6. Kridienn écrit :

    L’amour reçu ou pas de nos parents… J’y pense souvent. Tellement de choses en découlent. J’ai la chance d’avoir reçu beaucoup d’amour de la part des miens, et de continuer à en recevoir. Mon compagnon, c’est tout l’inverse. Ce contraste me rappelle mon immense chance tous les jours… J’y pense aussi beaucoup dans mon travail, auprès des enfants, car les enfants qui me semblent manquer d’amour me déchirent le coeur, vraiment. Il n’y a pour moi rien de pire que le regard profondément triste d’un enfant.
    Bonne chance à toi pour cette nouvelle vie qui commence !



  7. Bérénice écrit :

    Juste, je passais… je reviendrais… bon dimanche



  8. kab-Aod écrit :

    @ Marie : Je ne suis pas certain de ne pas faire mon âge, même si le « compliment»  persiste à revenir. Disons que je jouis d’une encore bonne touffe de cheveux et d’une peau épaisse qui cache bien son jeu :razz:

    @ Kridienn : Curieusement, vendredi dernier, j’ai entendu parler d’un livre d’Élisabeth Badinter (» L’Amour en plus» ), qui parlerait de l’amour parental en tant que devoir artificiel et relativement moderne…



  9. Lancelot écrit :

    Dis-moi, tu as un truc avec les serveurs, toi… Blonds, longilignes, désinvoltes ou non, gracieux… J’aime ce leitmotiv… Les barmen de Kab-Aod, ou la Madeleine de Proust ?

    L’enfance et l’adolescence qui s’attardent… La vie donne souvent cette impression-là, mais il est vrai que tu as des circonstances particulières pour adhérer à cette sensation.

    Bon courage, et tiens-nous au courant pour le concours !



  10. kab-Aod écrit :

    @ Lancelot : Un truc avec les serveurs ? Merde, tu crois que je suis homosexuel !? :grin:
    Je n’ai pas encore reçu la convocation officielle pour le concours, mais la date devrait tomber autour des 23 ou 24 mars.



  11. karregWenn ex Kleg écrit :

    J’aime bien quand tu ris, merci à Lancelot donc.



  12. Marc écrit :

    J’aime beaucoup cette idée « j’avais une seconde adolescence à vivre, cette fois basée sur quarante ans d’enfance.»  c’est totallement possible il me semble c’est aussi parfaitment écris. Avec le temps et la thérapie j’ai su pardonner à mes parents et les regarder différemment. A bientôt. (Merci pour ton dernier commentaire)



  13. Polyphème écrit :

    Je suis né à l’âge de trente ans. J’ai deux mois. Ça me parle, ce que tu écris…Tu tiens le bon bout, courage !!



  14. Le Gay L apin écrit :

    Bien que d’une famille modeste, je n’ai jamais vraiment manqué de rien… sauf d’amour. Tiens ! On me dit souvent que je ne fais pas mon âge. Mais ça n’a certainement rien à voir. Bizzz d’un presque Havrais.



  15. Henri-Pierre écrit :

    Je ter la souhaite tellemnt belle cette vie, mon adolescent pour toujours…

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