L’ombre des flèches de la cathédrale avait glissé sur la place de sorte qu’à cette heure le soleil brillait librement sur la clientèle de la terrasse. C’était vendredi dernier, mes trois semaines de stage en maison de retraite venaient de s’achever. Quelques tables plus bas, un garçon de vingt ans, en contre-jour, me toisait. Je trouvais son regard singulier, par moment un strabisme divergent agitait ses yeux comme ceux d’un aveugle. J’avais l’après-midi devant moi et la vague appréhension d’être seul et d’avoir à remplir du temps commençait à pousser mon esprit vers l’issue alcoolique. Je pensais au Lexomil que je suis censé croquer quand s’immisce le désarroi puis d’autres pensées m’ont diverti. Je songeais à la lettre de motivation que j’avais remise au cadre avant mon départ afin de postuler en vue d’éventuels remplacements (le personnel soignant auprès duquel j’ai travaillé m’y avait encouragé, satisfait de ma prestation). Le jeune garçon, bien qu’accompagné d’un compère, continuait à m’observer, furtivement, sans s’attarder, mais insistant. Jusqu’à ce qu’il se lève et me demande une cigarette, moment pendant lequel j’ai pu constater le bleu limpide entre ses cils, sa voix enjouée, claire. Puis j’ai replongé dans mon petit tracas. Le week-end dernier s’était révélé assez pourri et ça m’avait poursuivi toute la semaine.
    J’avais reçu ma convocation officielle : le concours d’admission à la formation d’aide-soignant, qui était annoncé autour du 24 mars, s’effectuera le 6, à 9h, me privant donc de deux semaines de préparation dont j’avais réellement besoin. Il y avait eu aussi ce coup de fil pernicieux de mon frère qui m’avait appris l’inculpation de son fils, un neveu dont je ne sais trop en quoi ma réapparition, via un courrier artificiel, pourrait l’aider à endurer son sort. Ensuite le garçon aux yeux vifs s’est relevé pour aller aux toilettes non sans m’en avertir du coin des yeux. J’ai bu mon café-crème, une seconde je l’ai imaginé bander et jouir, il devait se tromper sur mon âge, sur mon appétit sexuel, puis je suis revenu à ce rapport de stage qu’il me restait à rédiger et à cette lettre surréaliste. Arrivé chez moi j’ai d’abord entamé la rédaction d’une note sur le parcours difficile de mon neveu. Or très vite le récit a soulevé de la vase. Alors j’ai bu un verre. Ai effacé le texte. Me suis assis dans le canapé, devant la télévision, avec le chat. Un peu plus tard Pêr rentra du travail, j’étais maussade, il tenait à ce que le lendemain nous profitions du beau temps pour nous aérer en bord de mer.
    Si bien que le lendemain, vêtu de mon duffel-coat, je mangeais de la glace à l’orange sur la plage de Bénodet.



7 Commentaires



  1. Marie écrit :

    Nous pouvons ainsi t’accompagner (presque) partout … même sur la plage, un enfant avec sa glace. Des joies simples malgré les anxiétés. Pêr, la dynamique. Tout va bien aller pour le concours. :wink:



  2. karagar écrit :

    « Il devait se tromper sur mon âge» … Es-tu vraiment sûr que ce soit lui qui se trompait?



  3. kab-Aod écrit :

    @ Marie : Cette joie simple d’une glace à l’orange dégustée face à la mer ensoleillée, comme une pause dans tout ce stress, c’est exactement l’esprit de cette note :evil:
    Ps : je confirme, Pêr dynamise le couple.

    @ Karagar : Soit tu signifies que je me serais trompé sur ses 20 ans, soit tu supposes que mes 40 ans étaient devinés et finalement à son goût (mais ça ne changerait rien au fait que de mon côté l’envie n’y était pas, même si le garçon m’a charmé).



  4. Marie écrit :

    Quand je me sens en phase avec l’auteur, l’esprit de la lettre me comble. par contre je ne saisis pas bien les grandes oreilles de l’émoticône …



  5. Henri-Pierre écrit :

    Un rêve de joli garçon posé sur toi tel un papillon qui ignore que tu n’as pas ton filet sur toi.
    Une glace douce et acide comme le flux de la vie.
    Un Pêr si présent et si juste.
    Que de belles plages des sens et du coeur, terrains propices à la préparation d’un concours.
    En presque toute sérénité.



  6. kab-Aod écrit :

    @ Marie : => :evil: Ce sont les ailes d’un petit ange ^^

    @ Henri-Pierre : Malgré les turbulences particulières que je traverse ces temps-ci (mon neveu, son père, la préparation au concours), tendent à réapparaître par bouffées fugaces (mais prometteuses) des moments de « presque tranquillité»  dont je m’étais déshabitué.
    Grâce à Pêr, grâce à la Bretagne, grâce aux soins que je reçois, grâce à ma volonté de me reconstruire, et parfois grâce à un papillon qui effleure (on ne m’avait regardé ainsi depuis bien longtemps, je l’ai pris comme un signe d’heureux changement :razz: )



  7. Kridienn écrit :

    Que ces moments plus sereins soient de plus en plus nombreux… Bon courage et bonne chance pour ton concours !

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