Dans mon existence, je n’ai connu que deux principales sources de bien-être : ma foi à Dieu et mon amour pour Pêr.
    Dix ans plus tôt, fier de ces deux fontaines de joie, j’étais loin d’imaginer que les vieilles structures de ma personnalité gangrèneraient l’homme heureux que j’étais devenu. La bombe explosa vers ma trentaine, alors que Pêr envisageait notre séparation, l’occasion pour un mal ancien de se cristalliser. Dès cette étape je n’ai fait que dégringoler, soignant ma dépression par le rhum et cessant de travailler mes capacités. Depuis la cure de sevrage alcoolique de février 2008, si elle n’a pas conduit à une sobriété absolue, j’ai réalisé combien mon enfance, jusqu’à mes quinze ans, date à laquelle j’ai acquis de l’autonomie grâce à l’internat, n’était pas digérée : nos parents, à mon frère et moi, malgré leur orgueil à nous fournir une éducation complète et une dignité avec les moyens du bord, auront manifestement échoué à nous rendre psychologiquement voués au bonheur. Pourquoi ? J’en ai longuement discuté avec deux psychologues, même si j’avais intimement flairé la piste bien avant de les consulter : tout le long de mon enfance l’amour authentique aura gravement manqué. Je suis pourtant assez aimant, assez conciliant, assez généreux pour comprendre aujourd’hui qu’une mère d’à peine seize ans et qu’un père volage de dix-neuf ans donnent naissance, à une époque où le tabou sur les contraceptifs régnait encore, à  l’aîné que je suis, conçu par accident dans un jardin potager enneigé (sic). Mais voilà, quelque chose a surgi des profondeurs de mon être, de mon corps, quelque chose d’offensif a gâché un jour le joli cours de mon existence, s’immisçant par la brèche d’une faillite sentimentale, et il y a de forte chance que cela provienne du défaut d’amour le plus perturbant : celui parental.
    Mon frère m’a enfin envoyé par mail le document officiel que j’attendais afin de moins douter qu’il mente au sujet de l’inculpation de son fils. Il y a quinze jours, ce frère m’avait avoué par téléphone, plein de pathos artificiel dans la voix, qu’il attendra de son enfant, lorsqu’il sortira de cette peine, des remerciements pour l’avoir soutenu pendant l’épreuve. Qu’il attendait de cette progéniture qu’elle soit fière de sa persévérance à avoir été un père obstinément présent. Des propos qui m’avaient mis en colère car, en plus d’être stupéfiants de la part d’un père (d’autant que mon frère, objectivement, a une part non négligeable de responsabilité dans le destin tragique de mon neveu), je reconnaissais là les arguments et le comportement de nos propres parents. Écœurement viscéral, donc. Comment un parent, qui plus est partiellement fautif malgré ses simagrées pour imiter la bienveillance, peut-il mettre au monde un gosse en se souciant de reconnaissance narcissique bien avant d’œuvrer pour la plénitude personnelle de son fils (ou de sa fille, puisqu’il en existe une aussi, or ici protégée par l’autorité maternelle) ? Mais comme mon frère me lança un jour que je lui avais reproché sa façon d’éduquer : "tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas d’enfant". Comme si j’étais incapable d’analyser ma propre enfance ou bien d’observer ce qui se passe autour de moi hétérosexuellement (allez hop !, faisons comme si les pédés tombaient de la Lune !). Mais ce même frère m’avait aussi dit qu’il avait perdu ces cheveux à cause du stress de tenir une famille. Encore un bel argument.
    Pêr a pris le train dimanche dernier, il effectue un remplacement à Tours pour quinze longs jours, je l’ai accompagné jusqu’à la gare, j’avais une lame de rasoir qui cheminait dans le ventre. Lundi et mardi furent invivables, j’ai procrastiné, bu, pleuré, marché en vain le long du chemin de halage. Depuis j’ai nettoyé l’appartement, ai repris le sport, ai discuté encore avec mon psy de mon incapacité à défouler mon hypothétique agressivité sinon en me détruisant avec des comportements addictifs et autres bouffées d’anxiété. Quand m’est venue l’inconcevable idée d’écrire une lettre à mes parents. Qu’ils sachent une bonne fois pour toute, malgré mes maladresses, à côté de quel fils ils sont passés, même si au fond j’ai peur de jouer leur jeu et qu’ils jouissent de ce dont ils ne devraient pas se réjouir orgueilleusement. Car tel que je connais mes parents, semblables à mon frère avide de remerciements, je crains qu’ils ne se trompent dans le sens du pardon. Après ça, me dis-je, je pourrais marcher le long du fleuve le cœur plus serein. Ce n’est pas gagné.
    Là où j’ai encore un peu de chance, c’est que j’aime Pêr, que je vis avec lui, et que ma foi ne demande qu’à me captiver comme jadis.
    (Pêr vient de me téléphoner, ça l’énerve que mon obscure famille continue à distance de me saper le moral. Je n’ai qu’une hâte : tout oublier, le nez écrasé contre sa poitrine).



11 Commentaires



  1. Calystee écrit :

    Une petite chance, dis-tu, d’aimer Pêr? Et celle d’être aimer de lui. Ces deux « petites»  chances, rares, se composent pour former le bonheur d’une vie, le tien, qui est immense. Mais tu le sais bien!



  2. Olivier Autissier écrit :

    J’ai également été concç par une mère de 16 ans, et un père de 19. Et dans la neige.
    J’ai connu ce qu’on pourrait appeler désamour parental. Mais ça n’était pas la faute de ma mère, la sienne ne lui avait jamais appris à aimer. Alors, comment faire sans cela ?



  3. kab-Aod écrit :

    @ Calystee : Évidemment, aimer un homme et être aimé de lui, de quoi se plaint-on ?
    Mais quand j’écris « Là où j’ai encore un peu de chance, c’est que j’aime Pêr, que je vis avec lui»  je voulais insister sur le fait que cela, à un moment donné de la vie, ne se vit pas en claquant simplement des doigts malgré de premières années mues par l’insouciance.
    Cela dit, je souhaite ne pas t’avoir indisposé. Je ne voudrais pas donner l’impression de bouder mon statut.

    @ Olivier Autissier : Que de points communs ! Sinon j’aimerais préciser que si je suis en profond désaccord avec le devenir de mes parents (encore jeunes), je ne leur ai jamais reproché d’avoir pu faire mieux avec nous. Ma mère est la dernière née tardive d’une femme de marin, et mon père, issu d’un second mariage, n’a guère de bons souvenirs de son enfance ; tous deux sont issus de familles nombreuses très très modestes. Ce qui me gène dans l’histoire, c’est qu’on puisse désaimer ces gosses à un âge et à une époque où l’accès à la sagesse a augmenté. Pour ma part, et sans doute parce que le besoin était urgent, très tôt j’ai voulu apprendre à avoir le cœur ouvert. Si j’avais eu la chance d’avoir un enfant, j’aurais pris tous les soins du monde à ne pas reproduire le schéma (j’ai eu conscience de cela bien avant mes quarante ans, ayant éprouvé assez tôt un désir de paternité).
    Cependant je te l’accorde, nos parents sont à leur manière des prisonniers. Je ne désespère pas de ne plus entendre dans mes mauvais rêves le tintement de ces chaînes…



  4. Calystee écrit :

    Indisposé? Sûrement pas! Ne t’inquiète pas: je comprends ton raisonnement sur la difficulté de la « construction»  de soi ou de la relation. Ne sois pas non plus choqué par ma faute d’orthographe due à l’inattention. Il fallait lire bien sûr: « d’être aimé de lui» . Bonne journée.



  5. Marie écrit :

    « tout le long de mon enfance l’amour authentique aura gravement manqué. » Cette phrase me taraude, elle revient dans tes écrits ; aussi en tant que mère je me demande à quelles preuves on peut reconnaître l’amour authentique ?
    Conçue par des parents aussi très jeunes, pendant l’exode des années (enfin une !) de guerre, aînée de surcroît et pas garçon – tare irréparable – je devais être moins « tendre » que toi probablement. Jusqu’à ma majorité j’ai eu une vie essentiellement constituée d’interdits. J’ai élevé mes enfants à contrepied de l’éducation reçue et eux-mêmes élèvent leurs enfants différemment, en fonction de ce qu’ils auraient voulu recevoir de leurs parents. Différences entre générations. J’aime beaucoup ton billet et attends de savoir si tu as repris ta peinture .. :sad:



  6. Olivier Autissier écrit :

    « …à une époque où l’accès à la sagesse a augmenté.» 
    Comment ça ?



  7. Nicolas écrit :

    « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont fils et filles du désir de Vie en lui-même. Ils viennent par vous mais non de vous, Et bien qu’ils soient avec vous, ce n’est pas à vous qu’ils appartiennent.Vous pouvez leur donner votre amour mais non vos pensées, Car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez loger leur corps mais non leurs âmes, Car leur âmes habitent la demeure de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. Vous pouvez vous efforcer de leur ressembler, mais n’essayer pas qu’ils vous ressemblent. Car la vie ne retourne pas en arrière ni ne s’attarde à hier. » – Khalil Gibran -



  8. kab-Aod écrit :

    @ Marie : Quand j’écris « authentique»  je ne l’entends pas dans le sens « vérifiable»  (je doute qu’il existe une recette de l’amour parental), mais disons que si un enfant est sensible à un défaut affectif, alors il doit probablement aussi percevoir l’inverse (un enfant, je crois, sent « instinctivement»  quand il y a une réponse à sa demande d’affection). Et suivant la sensibilité de l’enfant, parfois il ne suffit pas grand chose pour qu’une souffrance (en l’occurrence à retardement) naisse.
    Je tiens à préciser que je ne prétends pas avoir eu une enfance détestable, mais qu’il a manqué quelque chose d’indicible et d’essentiel pour faire de moi un adulte « équilibré» .

    @ Olivier Autissier : Je n’avais que le mot « sagesse»  sous la main au moment de répondre à ton commentaire, ce n’est sans-doute pas le plus adéquat. Dans cette phrase, je voulais soulever l’idée que mes parents avaient certainement l’opportunité de nous éduquer plus tendrement qu’ils ne l’avaient été eux-mêmes.

    @ Nicolas : Je ne sais dans quelle mesure mes parents seraient sensibles à cette vision de Gibran.



  9. Kridienn écrit :

    Ce texte m’a beaucoup touchée… J’ai eu pour ma part la chance d’être aimée de mes parents, d’un amour que j’ai perçu authentique et qui perdure aujourd’hui. L’amour parental est d’une importance capitale pour la construction d’une personne, tout au long de sa vie. L’enfance résonne sans cesse… Je crois aussi que l’enfant sent instinctivement la vérité et l’intensité de l’amour qu’il reçoit, ou ne reçoit pas.



  10. Lancelot écrit :

    Est-ce qu’on reproduit fatalement le schéma de nos parents ? Ou bien le problème est-il dû uniquement au manque d’amour reçu dans l’enfance ? Ou les deux ? Ou bien existe-t-il une échappatoire, en puisant dans ses seules « forces vives»  intimes ? Je ne sais pas. Les parcours sont tous très différents, et les configurations familiales encore davantage.
    Personnellement je me suis toujours dit (mais je n’ai jamais eu le courage de le leur dire en face) que mes parents m’ont rendu un immence service en me montrant tout au long de mon enfance exactement ce à quoi ma vie familiale (et mon rapport au conjoint) ne devait PAS ressembler.
    Mais, même si j’ai dix mille choses à leur reprocher, je ne peux pas arguer d’un « manque d’amour»  à mon égard, ni d’un côté ni de l’autre, pendant mon enfance. Ou bien, certains enfats y sont-ils plus sensibles que d’autres ? Ca aussi c’est difficile à cerner…
    Je me suis souvent demandé si j’aurais fait mieux moi-même si j’avais eu des enfants. Je n’en sais honnêtement rien. Et je préfère ne plus me poser la question. Je la trouve par trop dérangeante. Il est si facile de jeter la pierre aux autres….
    Mais, bien évidemment, ce n’est pas parce qu’on n’a pas soi-même d’enfants qu’on ne peut émettre un avis, ni comprendre ces choses-là. Ton frère enfourche un argument faux, parce que trop facile.



  11. Henri-Pierre écrit :

    Mal aimer est-ce ne pas aimer ?
    kab-Aod, il ne faut pas attendre des autres ce qu’ils ne sont pas en mesure de donner. Il faut bien rompre le cycle, non ?
    De toutes façons, tu as Pêr et donc la meilleure part.

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