ven 24 avr 2009
I) Ils se tenaient par la main et marchaient devant moi. J’avais eu le temps d’apercevoir, de trois-quart, le profil lisse et souriant du garçon tandis qu’il formulait un mot visiblement doux à sa petite-amie. Il n’était pas très grand mais proportionné de façon sexy, le dos finement vissé sur une chute de rein plutôt discrète. Arrivé dans le hall d’accueil du complexe sportif, j’eus le temps de mieux apprécier ses pommettes ossues, l’arc franc de ses sourcils noirs, un visage sain, celui d’un jeune homme qui n’aurait pas encore vécu de souffrances irrémédiables. Tandis que la copine présentait sa carte d’adhérente à l’hôtesse nos regards, à lui et moi, se croisèrent l’espace d’une étrange seconde : certes son œil avait la belle insolence d’être bleu, mais j’y décelai furtivement un message supplémentaire, une attitude spéciale, comme si le garçon avait immédiatement perçu l’émoi passager qu’il provoquait. Et Dieu sait si je suis enclin à taire ce genre de faiblesse afin de m’épargner le ridicule, aidé soit dit en passant par un corps rustique et une absence de maniérisme. J’ai supposé très vite que l’expérience l’avait déjà amené à traduire le contenu particulier du regard homosexuel lorsque celui-ci, même si involontairement, réagit soit à la beauté, soit au désir. Une minute plus tard nous nous retrouvions seuls dans le vestiaire. Trois bancs coiffés de porte-manteaux nous séparaient, je pouvais le distinguer entre une veste et une culotte suspendues, jusqu’à ce qu’il ne soit plus vêtu que d’un caleçon moulant noir. Sans être dessinée ou creusée de sillons, sa silhouette était exacte, chaude et crémeuse. Je me sentis presque perturbé par son ventre plat couleur caramel qu’une tresse de soie sombre striait du nombril au pubis. Il se regarda un moment devant un miroir, réajusta l’élastique de son sous-vêtement que bombait une verge fraîchement sortie de l’adolescence, puis, alors que je changeais de tenue de sorte à laisser dénudé le moins longtemps possible mon corps, nos regards à nouveau échangèrent leur tension. Plus tard, après que j’eus transpiré sur un vélo et un rameur, je le rejoignis dans l’espace de musculation. Je continuais de le trouver magnifique et simple, plusieurs fois ses yeux bleus interrogèrent mes yeux pers, l’image de son ventre devenait entêtante quand, alors que je changeais de machine d’entraînement, je fus confronté, via une glace inattendue, à ce que j’étais devenu : un être mou et abîmé, embué par la tristesse, si bien qu’au lieu de poursuivre mon programme de remise en forme j’ai préféré fuir et me rhabiller. Un chauve, dans le vestiaire, insista sur le fabuleux soleil qui régnait.
II) Je m’étais assis à mon habituelle terrasse quand, à peine installé et diverti par un jeune homme puissamment appétissant, j’entendis qu’on m’interpelait par un bonjour insistant : KarregWenn à ma gauche bouquinait un essai sur les amours médiévales et je ne l’avais pas remarquée. Je m’installai donc face à elle, la félicita sur sa nouvelle coiffure, commanda une eau gazeuse citronnée (assoiffé que j’étais par ma précédente déambulation le long du chemin de halage), et entama la conversation dans la mesure que me permettait mon idiotie et ma faveur naturelle pour le mutisme. Régulièrement mon œil toisait le corps et le minois intolérable de mon voisin, son abdomen étroit sous une chemise blanche cintrée, son entrejambe ostensible livré entre des cuisses écartées et bâchées de jean’s, son visage prometteur hélas masqué de lunettes ambrées sottement larges. Comme en matière de séduction je suis chaussé de sabots de bois, le spécimen me toisa plusieurs fois, farouche mais sans-doute assez moderne pour se délecter d’attirer l’attention d’un incompatible prétendant. Puis il quitta son siège, ce que je vécu comme une petite délivrance. KarregWenn et moi discutâmes ensuite de la langue bretonne (car un dessinateur, qu’avait interviewé Pêr, avait écrit un Va Doue au lieu du Ma Doue que je connaissais), mais aussi de la manière dont on pouvait se dire je t’aime entre gueux du moyen-âge ou encore des dernières pièces de théâtre auxquelles nous avions assisté. Cependant le spectacle du garçon en chemise blanche, avec son ventre nerveux, ses testicules devinées et sa bouche heureuse, avait introduit un ver dans mon esprit. Alors que le soleil déclinait vers les toitures, Pêr gagna notre table et but une bière : j’avais une excuse pour me taire et continuer à regretter secrètement de ne plus être l’Ezekiel svelte et pertinent d’autrefois, celui qui savait charmer des amants improbables.
III) Le salon et l’atelier de notre appartement sont exposés plein sud, vers Bénodet comme j’aime à le dire en raison de la frontière nette que la proximité du littoral projette dans le ciel, comme une cassure tracée à la règle. De l’atelier (c’est à dire de la pièce où trône mon chevalet) ou du menu balcon qui borne notre salon, je peux admirer des bambous géants, un résineux, des lauriers, des camélias, des palmiers, etc. Mais surtout, nous avons vu sur la caserne des pompiers, et en particulier sur les chambres des soldats du feu d’astreinte. Autant avouer que régulièrement, les matins, les soirs, je surprends nos sauveteurs très simplement vêtus. Oh, ne fantasmez pas : la plupart, quarantenaires trapus et dégarnis, n’agacent guère spontanément la libido (du moins la mienne). Or il arrive que les silhouettes perçues dans leur intimité laissent songeur, comme dernièrement. Il avait le buste charnu et glabre, le ventre serré, avec de belles ombres. Jeune et le cheveu méditerranéen. Et j’ai trouvé admirable qu’un mec aussi bien foutu dans son slip court puisse se soucier de sauver des vies.
IV) Je dois perdre entre six et dix kilos. Je me souviens de mon père qui a commencé à baisser les bras dans la vie avec la prononciation de son obésité, vers quarante ans. Il m’aura malgré lui appris ça : fuir l’ennui, la haine de soi, et la graisse, ce qu’il n’a pas réussi…