dim 12 avr 2009
I) J’habite à deux pas d’un fleuve étroit, avant qu’il n’explose en estuaire quelques quinze kilomètres plus loin. Il suffit que je descende trois étages, que j’allume une Camel et déjà l’onde se montre. Je guette alors le mulet butineur (l’éclat furtif de son flanc d’aluminium) ou bien apprécie la hauteur de marée, réjoui lorsqu’elle est basse (j’aime tellement scruter le lit par transparence). Puis je longe le quai vers le sud pour, trois cents mètres plus tard, gagner le chemin de halage, sentier vêtu, malgré quelques résidences enviables, de promesses bucoliques. Les vasières fraichement lissées, les mares entourées de roselières, la foison des herbes et des arbres, j’en apprends le détail spectaculaire à chaque enjambée. Et les gros oiseaux aux cris disgracieux, ce plaisir de partager leur intimité, mouettes à tête noire, goélands et hérons, aigrettes et cormorans, canards, poules d’eau, ces deux cygnes sauvages de passage ou encore ces corneilles et les pies contrastées, sont là et ça m’enchante.
En général, quand le kastell Lanniron apparaît sur l’autre rive, avant qu’un bois ne prenne le relais, les sueurs froides se sont évaporées et les pensées énervantes calmées. Ensuite je reviens sur mes pas, bifurque par le grand pont qui désengorge le centre-ville et poursuis ma promenade via l’autre berge jusqu’au jardin moyen-âgeux du Prieuré. Associé aux anxiolytiques, ce parcours quasi quotidien m’aide à admettre que je n’irai pas sur la tombe de mes parents quand l’heure viendra, me renforce dans l’idée que malgré ses belles paroles mon frère m’empoisonne l’existence, et surtout ce simple itinéraire me pousse à casser le cadenas qui pèse à mes poumons : quand je retourne vers la ville, souvent je goûte à ma fatigue assis à la terrasse d’un café, parfois un livre entre les mains.
II) Pêr espère, une semaine ou quinze jours, nous emmener courant juin en vacances malgré des plannings incertains et des finances nulles. Il existe un ancien presbytère, au cœur des Cévennes montagneuses, propriété de sa famille paternelle, où nous avions respiré des bouffées de Paradis, comme faire l’amour sur du schiste ensoleillé, comme se baigner nu dans une eau cristalline, manger de la soupe à la lueur d’une lampe rustique ou bien risquer nos vies dans une tempête de neige, mon instant préféré restant celui où je buvais au matin un café à l’ombre des lauzes de la marquise, libre, loin de tout, heureux comme un enfant que le râle rauque du héron fascine et simplement occupé à rêver de tableaux et de romans tandis que des lézards téméraires sortaient des fissures. Ces anciens séjours ont toujours inscrits en moi la certitude que Pêr et moi étions faits pour vieillir ensemble. La certitude, également, que j’ai potentiellement la faculté d’emmagasiner afin de transmettre, de donner, soit par la parole ou l’écrit, soit par le dessin ou un film. Vous n’imaginez pas le bonheur que chaque fois j’ai connu dans le sillon discret de cette vallée. Ces vacances, je n’en doute pas, aideraient à me sauver.
III) Cet après-midi, Pêr a acheté des cœurs d’agneau. Que je cuisinerai certainement en ragoût, ce dimanche ou lundi. Ragoût de cœurs fut longtemps le titre d’un roman qui ne fut jamais rédigé, faute d’énergie (faute de joie). L’histoire devait justement se situer dans ce recoin cévenol où Pêr et moi avons maintes fois aimé nous forger d’heureux souvenirs de couple. Contrairement à ce que l’on pense, il faut un esprit tranquille pour écrire un bon livre, un livre éclatant, généreux, important (même si la blessure en est le sujet). Cette paix créatrice, je ne l’ai plus. Quand j’ai aperçu les cœurs dans le réfrigérateur, j’ai aussitôt songé aux longues pages commises au début de l’année, certain que j’étais d’avoir recouvré un souffle littéraire. Or, et malgré l’avis favorable de Pêr, je devine que cet essai de roman (trop autobiographique) ne saurait convaincre, puisque inspiré par la douleur et l’alcool. Quand je jetterai ces cœurs dans la casserole, inévitablement, je serai plus encore amoureux de Pêr, je rêverai d’être guéri et me jurerai une énième fois de soulever de la fonte trois jours par semaine. Et bien sûr, d’un claquement de doigts, pétri d’amour et de talent comme je le fus autrefois, je revivrai une vraie vie, une vie incroyablement lumineuse telle que j’en vécu une les neufs premières années auprès de mon conjoint, ces putains de jours bénis où j’étais beau. Ragoût de cœurs, je ne vois pas de meilleur titre pour couronner ce que j’ai depuis si longtemps envie d’exprimer.
IV) Souvent je me délecte à m’imaginer pressé contre un jeune corps. Mais il n’y a pas à dire : le meilleur de l’amour réside dans la durée d’une histoire. Et je n’ai jamais rencontré de garçons suffisamment puissants pour menacer mon amour pour Pêr.
le 12 avril 2009 à 14:28
Nicolas Bleusher écrit :
Contrairement à ce que l’on pense, il faut un esprit tranquille pour écrire un bon livre, un livre éclatant, généreux, important (même si la blessure en est le sujet).
Je partage ton avis.
Je guette, aussi, en moi ce moment…
le 12 avril 2009 à 23:35
Kridienn écrit :
C’est étonnant et troublant pour moi de lire le I). Ce bord de rivière, je le fréquente depuis si longtemps (une trentaine d’années) et j’y ai tant de souvenirs !
L’essai de roman ne saurait convaincre, en es-tu certain ? Je souhaite que l’avis favorable de Pêr finisse par te donner envie de le poursuivre… J’ai du mal à croire que ton écriture puisse ne pas être convaincante, tant je suis conquise par ce que je peux lire ici.
le 14 avril 2009 à 18:57
Marie écrit :
Tu aimes cuisiner les cœurs et torturer les méninges. Tout romancier a commencé a écrire un premier livre et lie les mots à sa sauce. Sérieusement, si tous les livres étaient construits et nourris au même modèle, où serait la curiosité ? La flemme ou le flegme ?
le 14 avril 2009 à 22:23
kab-Aod écrit :
@ Nicolas Bleusher : Et sans doute comme toi j’aurais préféré avoir l’écriture plus facile. Écrire un texte poignant dans un moment de tristesse, je le conçois : mais tout un livre, l’expérience me dicte que cela exige un peu de bien-être dans la recette.
@ Kridienn : Permets-moi de te corriger : l’Odet est un fleuve !
Quant au roman, j’éprouve réellement le besoin de sortir de l’autobiographie, fut-elle partielle. Je crois que c’est une question de santé.
@Marie : Autrefois, j’ai écrit des livres purement fictifs avec, disons, une certaine absorption. Et c’est cet état que je souhaite retrouver. Bloguer m’aura appris que je ne sais pratiquer l’autobiographie que par petits bouts.
le 15 avril 2009 à 12:39
Kridienn écrit :
Petit fleuve côtier ou rivière, mais aussi ria !
Si c’est une question de santé, il faut effectivement sortir de l’autobiographie.
le 17 avril 2009 à 11:20
Lancelot écrit :
J’aime beaucoup la gradation, la progression, de ces quatre « notes aléatoires» , qui bien évidemment n’ont d’aléatoire que le titre (enfin, à mon sens).
J’en aurais tellement à dire que je n’en dirai rien.
Reflets, réminiscences troublantes, de blog à blog, d’homme à homme, de coeur à coeur. Raccord de Goûts.
le 17 avril 2009 à 14:32
kab-Aod écrit :
@ Lancelot : Jolie contrepèterie
le 17 avril 2009 à 21:00
karagar écrit :
J’apporte mes eaux au cours de Kridienn, je ne crois pas que le terme de fleuve côtier soit d’usage en Bretagne, et l’Odet est pour tous une rivière, d’ailleurs ce dernier terme n’exclut pas qu’il se jette dans la mer (ni fleuve qu’il se jette dans une rivière malgré les manuels de géo de primaire.)Par contre l’estuaire commence bien au pied de chez toi et non 15 km en aval puisque l’eau de mer s’y mèle à l’eau douce.
le 17 avril 2009 à 21:50
kab-Aod écrit :
@ Karagar : Je taquinais Kridienn, cela va de soi. Un cours d’eau qui se jette à la mer peut bien sûr être nommé « rivière» sans passer par le statut de « fleuve» , bien qu’à mon esprit très scolaire l’Odet en reste un – et j’y tiens, poétiquement
. Et j’ai conscience, aussi, vu la nature de ses algues (et les oiseaux et poissons qu’elle attire) que l’eau quimpéroise soit déjà saumâtre, et donc participe déjà à l’estuaire.
Cela dit, je pense que les lecteurs non-finistériens auront compris le souffle de ce billet