dim 24 mai 2009
I) J’avais remarqué que le courrier provenait de Rennes. Le tampon de l’expéditeur ne laissait pas de doute quant au contenu. Une seconde j’ai hésité : laisserais-je comme de coutûme Pêr décacheter ? Arrivé à l’appartement j’ai posé l’enveloppe sur la table de la cuisine, ai rangé dans le frigidaire les deux maquereaux achetés aux Halles puis salué le chat qui sommeillait dans un fauteuil. Finalement, après un soupir d’appréhension, j’ai déchiré l’angle de la lettre avec l’ongle du pouce. Un texte bref m’annonçait que, compte tenu de mon classement au concours, je serai affecté à l’institut que je convoitais en premier (parmi les vingt-neuf options que j’avais classées), en l’occurrence celui de Kemper, ma ville, ce qui stratégiquement m’épargnera quantité de tracas. J’avoue, et ce malgré l’optimisme de Pêr, que sans cette affectation providentielle ma formation eût été sinon impossible, du moins très problématique. Le soulagement fut tel que je me suis servi un verre de crémant, ce que fit aussi mon conjoint à son retour, excité par l’heureuse nouvelle. Les obstacles tombent les uns après les autres ; ne me reste plus, dans la perspective d’éventuels stages à Douarnenez ou Concarneau, qu’à valider le permis de conduire et dégoter un véhicule (jeune conducteur je ne pourrai louer), ou bien de repérer des hébergements honnêtes. Après m’être lavé les dents (les maquereaux étaient charnus), je me suis observé dans le miroir de la salle-de-bain : je me suis demandé si je serai le doyen de la classe, je me suis cherché des rides puis je me suis répété que le Destin faisait des efforts et qu’il devenait urgent que j’accélère mon rétablissement.
II) Ce midi nous avons mangé des pommes de terre avec des œufs durs et de la crème. J’avais émis ce souhait, cette envie, sans nostalgie, de retrouver quelques saveurs d’enfance, comme ça, par plaisir. Parmi les plats récurrents qui ont régalé ma jeunesse figurent également les endives au jambon, la Maïzena, la soupe de poireaux, le riz au lait ou le bifteck haché avec des chips tièdes – des mets ouvertement modestes (à cet âge je n’avais pas conscience de cela, même si très tôt j’avais compris que ma mère faisait le ménage chez des riches ou que mon père, ouvrier syndiqué, cumulait les heures supplémentaires). En écrasant mes patates dans la crème je me suis souvenu de mes parents avec lesquels je suis fâché depuis janvier 2007. Ils ne m’ont pas vu grandir, n’ont jamais accepté que je vive une histoire adulte aussi personnelle que la mienne, et ne connaîtront probablement jamais qui je suis en train de devenir à quarante ans, avec mon avenir d’aide-soignant. La dernière fois que j’eus ma mère au téléphone, ce fut pour l’entendre me hurler alcoolo ! Elle ignorait mon addiction, mon frère s’en était chargé, lui montrant au passage l’imprimé d’un billet peu flatteur que j’avais édité sur un précédent blog. Or ce texte, dans sa première moitié, ne faisait que s’en tenir à des faits, à leurs propres propos pour la seconde partie. S’en était trop pour l’orgueil de mes géniteurs, pour qui le lien filial ne prédomine pas. Quant à mon frère, lequel croit encore possible notre fraternité, Pêr s’est récemment chargé en peu de mots de l’obliger à ne plus nous appeler : mon équilibre en dépendait. C’est fou ce que peut soulever la saveur d’un plat bête. La veille, Pêr et moi nous étions concocté du poisson cru (du thon, de la dorade, du saumon), accompagné de riz, de radis noir râpé, de gingembre confit maison, de sauce au soja et de wasabi (une moutarde japonaise qui vous enfonce des clous dans les narines). J’ai évolué. Et ça m’aura coûté la haine de mes parents. Cependant le temps gagne et je commence à saisir ce que m’avait annoncé la psy consultée lors de la cure : on ne change pas ses parents…
III) Je ne continuerai pas le roman pourtant copieusement commencé ce début d’année. Si je réserve à ce blog une sincérité toute autobiographique (ou l’inverse), je ne suis plus en mesure d’exploiter ce filon pour un marathon romanesque. Trop éprouvant, trop cul-de-sac, trop bouleversant (j’ai besoin de liberté, de respirer, de m’envoler). Si bien qu’un autre possible livre a fini par germer. Je vois depuis un mois les deux protagonistes principaux (Malo le tatoueur et Joaquim le boxeur amateur), le contexte (les quatre semaines d’une cure de sevrage alcoolique), quelques scènes clés (Joaquim, alors qu’il attend son tour, pleure malgré lui devant les douches parce qu’il entend Malo chanter une gwerz), l’atmosphère générale emprunte de pudeur (non, mes deux gaillards ne baiseront pas ensemble), et une foultitude de micro-visions qui me font dire que je saurai donner vie à tout ça. Demeure cependant mon habituel problème en matière de fiction pure : la colonne vertébrale de l’intrigue (j’ai une vague piste : apprenant que Malo est tatoueur, Joaquim lui commande un dessin, fil rouge de leur relation). Mais surtout, si je m’engage à le rédiger, je tiens à ce que cet éventuel roman soit pensé à la troisième personne du singulier.
IV) Cet après-midi, profitant d’un soleil intensif, nous nous sommes promené le long du chemin de halage avant de bifurquer par le pont. Je songeais à ma future formation, à mes parents, mon envie d’écrire, ce ventre lourd que je peinais à cacher, je digérais la patate et le jaune d’œuf, les souvenirs énervants. Quand m’est revenu à l’esprit une vidéo (cf. ci-dessous) glânée récemment sur le web, laquelle me ramena à la raison de ce quatrième blog et cet article du 22 septembre intitulé La promesse. Justement, aujourd’hui, suant sous mon vêtement parmi les effluves d’herbe coupée, j’estimai que j’avais atteint un niveau de saturation par rapport à l’alcool, à la clope, à ma bêtise, bref, par rapport à tout ce qui m’empêchait de récupérer quelques miettes de splendeur. Si bien que la détermination a (enfin) pris les rênes. Oh, bien entendu je ne concurrencerai a priori jamais un Apollon impubère, mais j’ai décrété que je n’avais pas épuisé mon capital. Donc, dès ce lundi, je prendrai le taureau par les cornes. Très sérieusement. Si bien que pour preuve je m’engage à diffuser sur ce carnet le résultat de ma hargne quelques jours avant mon entrée en école ce septembre prochain. Je ne sais pas cracher, mais je fais comme si. Dès cette semaine, je réserve une cassette afin de filmer l’évolution.
le 25 mai 2009 à 12:17
Olivier Autissier écrit :
C’est vrai que tu t’exprimes avec une réelle douceur perceptible. Même dans les douleurs.
Et je te sens rempli d’enthousiasme et d’optimisme. L’un appelant l’autre et ainsi de suite.
le 25 mai 2009 à 19:13
Marie écrit :
« repérer des hébergements honnêtes» je crois que cette phrase m’a arraché une grimace qui se voulait sourire ; des mamies seules (et honnêtes) doivent se trouver (par les relations), serviables, pas envahissantes, pas trop curieuses, chez qui tu ne craindrais rien …
le 25 mai 2009 à 21:43
calystee écrit :
Du bonheur à venir.
le 26 mai 2009 à 10:37
Kab-Aod écrit :
@ Olivier : « enthousiasme» et « optimisme» sont peut-être ici des mots trop forts, mais « quelques grammes de détermination supplémentaire» , ça oui !
@ Marie : Quand Pêr, le premier, est arrivé à Kemper, il avait temporairement dégoté une chambre chez l’habitant à un prix raisonnable. C’est ce que je rechercherai.
@ Calystee : Ça en prend le chemin
le 26 mai 2009 à 20:05
christophe écrit :
Je suis très content pour toi de voir céder, les unes après les autres, les difficultés liées à ta formation… Beaucoup de questions à la lecture de tes autres points de note… mais une seule posée : pourquoi une telle discontinuité entre tes blogs ?
le 26 mai 2009 à 21:59
Kab-Aod écrit :
@ Christophe : J’ai fermé mon tout premier blog parce que la plateforme qui m’hébergeait ne me convenait plus (trop étriquée niveau fréquentation). Ensuite, après avoir acquis un premier nom de domaine personnel, j’ai changé une troisième fois d’adresse pensant marquer ainsi une étape-clé dans mon parcours (je me trompais). Ce troisième blog, j’ai dû le fermer suite à l’» incident» que je mentionne au paragraphe II de ce billet. Puis, septembre dernier, « Kab-Aod» a été créé après un temps de discrétion. Voilà l’histoire.
Quant aux difficultés qui cèdent, tu as parlé trop vite : l’auto-école où je suis inscrit depuis deux semaines a entièrement brûlé cette nuit…
le 27 mai 2009 à 3:43
Pierre-Yves écrit :
I) Que de bonnes nouvelles ! Laisse le destin faire ses efforts, inutile d’accélérer, petit train va loin.
II) C’est souvent à nos âges que la famille revient nous hanter.
III) Que de bonnes nouvelles pour les lecteurs aussi !
IV) J’ai hâte en septembre.
Puis l’auto-école, tu en trouveras un autre, un détail !
le 27 mai 2009 à 12:09
Kab-Aod écrit :
@ Pierre-Yves : Pour le IV tu mets la pression, là !
J’ai vu hier la monitrice de l’auto-école (la pauvre avait les larmes aux yeux): elle va demander à la mairie à un nouveau local provisoire. À suivre donc.
le 27 mai 2009 à 16:41
Marie écrit :
Plus de local, mais quand même un véhicule ? J’espère qu’elle a une assurance.
Je m’insurge contre le « plat bête» , avec de la crème quand même ! dans une pomme de terre au four (ou au grill) je mets du fromage blanc à o% avec du sel, poivre et de la ciboulette finement ciselée. La prochaine fois tu diras un plat tout simple …
le 27 mai 2009 à 18:50
christophe écrit :
C’est pas grave, j’attendrai la sortie en Pléiade !
le 27 mai 2009 à 20:01
Cornus écrit :
De bien bonnes nouvelles dans l’ensemble… Cela fait plaisir.
le 27 mai 2009 à 22:00
Kab-Aod écrit :
@ Marie : Et même deux véhicules ! Pour le 0%, je suis de moins en moins amateur…
@ Christophe : Mes blogs n’ont pas à ce point de prétentions littéraires ^^
@ Cornus : Le Sort et myself y mettons du nôtre, pas à pas
le 28 mai 2009 à 0:06
Kridienn écrit :
I) Je suis très contente que tu puisses suivre ta formation à Kemper ! Voilà un virage qui s’amorce très bien, me semble-t-il…
II) Il y a quelques jours, ma soeur évoquait le « réconfort» qu’elle trouvait en se jetant sur un dessert (ou plat unique !) qui a jalonné notre enfance : le far. Ma mère en faisait tout le temps. C’était notre petit-déjeuner pendant des années.
III) Pleurer en entendant une gwerz chantée, voilà une bien belle esquisse qui me parle.
IV) Tu fais bien de préciser « a priori» . Après tout, pourquoi pas ?
le 28 mai 2009 à 13:22
Kab-Aod écrit :
@ Kridienn : Pour le IV, j’ai déjà vu de surprenantes métamorphoses, et à tout âge. Mais, pour nuancer mon propos, je tiens plus à me réconcilier avec mon aspect qu’à vouloir me transformer en tombeur ^^
le 29 mai 2009 à 11:43
Lancelot écrit :
Zut, j’avais laissé un long commentaire l’autre jour, disparu. Avalé dans les méandres de l’informatique. Tant pis. Bises quand même.
le 29 mai 2009 à 13:41
Kab-Aod écrit :
@ Lancelot : Arf, suis déçu ! Tu dois être le premier à qui ça arrive… Bah, tu te rattraperas au prochain billet ^^
le 4 juin 2009 à 21:05
Henri-Pierre écrit :
Je suis heureux de te dire, un peu tard, mais tu connais les circonstances, que ton affectation réponde à tes souhaits ; je te dirai aussi que, sans me la péter voyant, j’en avais la certitude.
j’aurais aimé, comme toi, n’avoir pas un lien aussi fusionnel avec ma mère, je souffre trop Ezékiel. pardonne cette impudeur mais le propos s’y prêtait.
Quant à ton monsieur en slip, je n’aimerais pas avoir à faire tant de chichis chaque fois que je mets une culotte.