dim 14 juin 2009
Quand je vois son nom affiché sur le portable, je sais que Mimi évoquera sa dernière mésaventure, qu’elle soit navrante ou bénigne. Quand Mimi a du chagrin, ma grosse voix la console, l’apaise, parfois même la fait rire. Non loin de chez moi, sur l’autre rive, existe une petite place abritée par des tilleuls, un marronnier, des buissons. Depuis qu’elle fréquente Alain, s’il fait soleil, Mimi passe de longs après-midis assise sur le muret, toujours emmitouflée dans son blouson et s’associant parfois à la partie de pétanque qui se joue. Assez régulièrement, quand je me rends à la salle de sport ou à mes leçons de code, ou bien quand Pêr et moi souhaitons boire un apéritif au Saint-Andrew, dernière terrasse ensoleillée avant le soir, je la croise au beau milieu de ses acolytes, pour la plupart des garçons aux visages burinés, vieillis, qu’entourent de gros chiens libres. De ces gens qui vont acheter de la bière bon marché à la supérette d’en face, pour certains après avoir réclamé l’aumône.
La première fois que j’ai rencontré Mimi, ce fut à l’hôpital de Konk Kerne. Nous étions réunis, avec d’autres, pour entamer notre cure de sevrage alcoolique de quatre semaines : nous avions notre couloir, nous formions une sorte de communauté à part. Elle n’arborait pas encore ces cheveux blancs qui depuis frisent à ses tempes. Elle n’en était pas non plus, contrairement à moi, à sa première tentative. Les quinze premiers jours je communiquais peu. Puis, comme mes troubles du comportement s’amenuisaient, j’osais faire connaissance et entrer dans les conversations. Dès lors, puisque j’avais l’oreille adéquate et la tessiture rassurante, Mimi, bien que nous eussions le même âge, trouva en moi le grand frère à qui confier ses déboires avec son ex-mari, ses problèmes de communication avec ses deux enfants, ou encore l’idylle secrète qu’elle entretenait avec l’un d’entre nous (ce qu’interdisait pourtant le règlement). Deux semaines après la sortie de cure je l’avais invitée, avec deux autres compères, à dîner à l’appartement. Moins par franche amitié que par solidarité.
Peu de mois plus tard elle me téléphonait pour m’apprendre que son idylle avait tourné au cauchemar (fracture de clavicule à l’appui) et qu’elle avait replongé. Elle sanglotait comme une enfant.
La dernière fois que je l’ai vue, jeudi dernier, je rentrais de ma leçon de code sous un soleil d’été. Comme de coutume elle était assise sur le muret tandis que son flirt actuel discutait avec des larrons, canette en main. Lorsque je lui fis la bise, je sentis immédiatement l’odeur de bière dans son haleine, que confirma un regard incertain. Je me suis alors souvenu qu’elle avait réclamé une troisième cure, laquelle le toubib lui avait refusée prétextant qu’elle n’avait pas suffisamment remis le nez dans la boisson, bien que depuis plusieurs mois Mimi ne travaille plus, jugée inapte pour cette raison.
L’alcoolisme trop souvent se résume dans les esprits à un vice délibéré. Personnellement, mon accoutumance possède plusieurs racines, à commencer par des antécédents familiaux, même si une psy m’apprit, malgré l’œuvre de Zola, qu’il n’était pas prouvé que la génétique explique l’accoutumance (elle ajoutera ensuite qu’en revanche elle avait vu des enfants reproduire des schémas parentaux). Personnellement, je date parfaitement le commencement de mon addiction : c’était en 1999 et Pêr, via une lettre laissée sur la table de la cuisine, m’annonçait son désir de rompre alors que je n’avais rien vu venir. Je sais aujourd’hui, suite à ma psychothérapie, que ce moment de désamour, mal vécu, ouvrit aussi la brèche à des démons vautrés dans une enfance trop inconfortable pour mon extrême sensibilité. Ça peut vous paraître simple, mais je peux vous assurer que la grande majorité des buveurs consomment pour fuir et pour se faire mal, pour échapper à la profonde sensation d’ennui que leur propre personne, à un moment donné, provoque. La soif, comme je le dis souvent, je ne la connais pas : je ne ressens jamais l’envie de boire du whisky. Quand j’ai soif j’avale de l’eau, du jus de fruit ou du thé. Mais voilà, dès que je me sens seul ou que je m’ennuie, dès que je suis inoccupé ou que je convoite d’écrire, dès aussi que je dois m’inclure dans une foule, parce que tout cela à certainement un rapport avec des dégâts psychologiques, j’ai besoin d’avoir recours à la dimension alcoolique ; si j’avais des amis tels que j’en connus autrefois, inéluctablement 90 % de la question serait résolus d’un claquement de doigts. Dans l’alcool, c’est le venin du sentiment de la solitude injuste qui tue.
J’écris ce billet (très incomplet) également parce que fatigué de lire ailleurs des articles trop facilement accusateurs et moralistes. Mimi n’a pas brisé sa vie par vice, l’alcool n’amuse que ceux qui n’en souffrent pas. Mimi aurait aimé pouvoir donner ses premiers cours de conduite à sa fille aînée comme j’aimerais retrouver la fougue de jadis. Quand j’écrivais, quand je peignais, quand je séduisais, etc.
J’écris aussi ce billet parce que ce prochain lundi je commencerai mon second sevrage, chez moi cette fois, méthode dite ambulatoire. Mon avenir, je ne le vois pas sous la houppe des tilleuls ensoleillés d’une petite place loin du monde.
le 14 juin 2009 à 8:02
KarregWenn écrit :
Mais des amis tu en as, peut-être pas aussi satisfaisants que ceux d’autrefois que tu évoques, mais ils existent. Peut-être faut-il simplement « faire avec» et les prendre comme ils sont ? Je crois que j’ai déjà dit un truc dans ce genre. Radoterais-je, déjà ?
(Je crois que j’ai déjà aperçu Mimi)
le 14 juin 2009 à 8:13
Jahovil écrit :
La seule claque que je te fais c’est celle d’une bise et je serai avec toi dès lundi, enfin en pensée.
Et puis, tu n’es pas seul, enfin je le crois.
B, J.
le 14 juin 2009 à 9:22
Cornus écrit :
J’allais écrire un long commentaire ici, mais comme il est trop long, je voulais en faire une petite note. Je parle plutôt de moi dans cette note (non encore publiée), mais puis-je te mettre en lien ?
Autrement, te concernant, je vois plusieurs points qui me praissent très positifs pour t’aider à t’en sortir : une parfaite conscience de tes problèmes avec l’alcool, une prise de conscience, une volonté d’en sortir, de petites évolutions dans ta vie et même de plus importantes en perspective. Et je crois comme KarregWenn, que des amis tu en as déjà et je ne doute pas que tu en auras d’autres.
le 14 juin 2009 à 10:00
Kab-Aod écrit :
@ KarregWenn : Je confirme, tu radotes
Il est vrai, mes amis d’autrefois, j’étais constamment fourré avec eux. Je t’assure que tu feras moins la maligne quand je serai conducteur !
@ Jahovil : Merci bien. Et tu me fais penser qu’il faudrait que j’écrive un jour une note sur ce sentiment de solitude, bien que je ne vive effectivement pas seul.
@ Cornus : Par rapport à l’état dans lequel j’étais avant la cure, il s’est déjà produit un gros progrès. Selon des statistiques, seul 1% de ceux qui sortent d’un premier sevrage réussissent leur abstinence.
Comme tu le soulignes très justement, le fait d’avoir des projets en perspective (un job pour cet été, le permis, la formation…) m’aide beaucoup et me permettra certainement de transformer l’essai.
Ps : Pour le lien, bien évidemment, tu peux. J’ai d’abord écrit cet article par réaction à quelques préjugés très énervants colportés ici et là.
le 15 juin 2009 à 12:20
jid écrit :
Ah , tu m’interpelles
Perso, j’espère ne pas arriver au point de devoir me sevrer. De plus en plus souvent, j’arrive à ne pas dépasser mes limites.
le 15 juin 2009 à 18:59
karagar écrit :
Incomplet peut-être mais emprunt de quelque chose qui me satisfait. J’aurais envie de rebondir longuement sur le comm. de Karregwenn puisqu’elle a le cran de le réiterer, mais ça n’est pas une affaire de blog….
le 15 juin 2009 à 22:02
Kab-Aod écrit :
@ Jid : Il y a autant de shémas de dépendance qu’il y a d’individus. Commencer par savoir se limiter, c’est déjà une bonne habitude.
@ Karagar : …
le 16 juin 2009 à 11:44
Lancelot écrit :
« Dans l’alcool, c’est le venin du sentiment de la solitude injuste qui tue.»
Existe-t-il une solitude « juste» quelque part..? Ce sentiment de ne jamais être davantage isolé que lorsqu’on est au milieu d’une foule, d’un groupe, ne l’avons-nous pas tous ressenti un jour ?
Je ne possède aucune réponse, seulement des questions. Et je me dis que je suis content d’avoir la chance de pouvoir me rendre compte que j’ai de la chance.
Je suis content que des perspectives nouvelles s’offrent à toi, je pense que tu les mérites.
le 16 juin 2009 à 20:23
christophe écrit :
Je ne suis jamais tombé dans la dépendance à l’alcool… mais j’ai côtoyé de près un alcoolique. Il éveillait en moi un terrible sentiment d’impuissance, et beaucoup d’empathie : je n’ai jamais trouvé durablement le petit chemin labyrinthique des paroles qui auraient pu toucher au but. Sortir de l’alcool est un combat terrible, une veille de chaque instant. Et si la victoire est parfois reportée, quelle victoire quand même !
le 16 juin 2009 à 20:37
calystee écrit :
Voilà deux jours que j’essaie en vain de faire passer ce commentaire. Rien à faire, il ne veut pas. Encore une tentative.
Connais-tu ce blog que j’ai lu pendant longtemps?:
http://deboires.blogs.liberation.fr
le 16 juin 2009 à 22:05
Kridienn écrit :
J’ai tout de suite reconnu Mimi, puisque je fréquente aussi ces endroits que tu évoques ici. Ces quelques lignes me touchent beaucoup. Je partage ton point de vue. Les préjugés m’irritent aussi beaucoup, car on ne boit pas démesurément par vice ou par plaisir, c’est certain. Je te souhaite de tout coeur de sortir victorieux de ce combat, car c’est sûrement l’un des plus importants et des plus délicats que tu mènes en ce moment.
le 16 juin 2009 à 22:45
Kab-Aod écrit :
@ Lancelot : Je discerne pour ma part plusieurs niveaux ou formes de solitude, certaines confortables, d’autres mal vécues. Par exemple, moi qui suis plutôt solitaire de tempérament, je peux cependant souffrir parallèlement de certaines absences particulières. Il y aurait long à dire, d’où ma réponse à Jahovil. Cela dit, ma phrase signifiait surtout que l’alcool, malgré la volonté intérieure d’en sortir, aggravait ou scellait ce sentiment d’une façon très spécifique.
@ Christophe : Je me rappelle bien de ton billet au sujet de cet ami…
La dépendance est aussi désespérante pour l’entourage. Je me souviens de mon ex, tombé plus tard dans l’héro, que j’avais hébergé quelques temps, sans réussir à l’aider (à cette époque j’étais « sobre» ).
@ Calyste : J’ai récupéré ton commentaire que mon « administrateur» avait automatiquement jugé indésirable, probablement à cause du lien que tu joins. Désolé.
Je ne connaissais pas ce site, je prendrais le temps de le parcourir.
le 16 juin 2009 à 22:49
Kab-Aod écrit :
@ Kridienn : Ma Mimi est décidément une star, elle qui est si discrète !
le 20 juin 2009 à 12:37
Kitty écrit :
Je vais transmettre ton billet à quelqu’un qui m’est cher. Tu y dis en quelques mots des choses que l’on a peu l’occasion de lire.
Merci.
le 20 juin 2009 à 18:01
Kab-Aod écrit :
@ Kitty : Ce n’est pas la première fois que j’évoque ce problème, et ce ne sera sans-doute pas la dernière. Je ne sais ce que ton ami trouvera d’intéressant (de motivant ?)dans ce témoignage mais je lui souhaite d’y trouver un nouveau regard sur la volonté d’en sortir.