mer 24 juin 2009
Élisabeth m’a aussitôt saisi les mains, Oh tu es là, toi !, souriante, impulsivement heureuse malgré ses épaules un peu voûtées par précaution. Sur une ardoise sont notés les mots tulipe, rose, pétunia, souvenirs d’un carré de gazon amélioré, de quelques jardinières accrochées à des balcons, peut-être simplement d’un bouquet planté dans un vase. Oh comme il est grand ! Tu vas bien ?, Élisabeth me flatte le bras, je sens que malgré sa bonne humeur je l’effarouche, alors je m’accroupis pour moins l’impressionner. Je sais que sa mémoire, immédiate ou un peu lointaine, ne stocke plus, qu’elle a donc totalement oublié que je l’ai lavée, que je l’ai nourrie, que j’ai calmé ses angoisses avec ces grosses pognes dont elle vantait sans cesse la température, oh que tu as les mains chaudes !
À Ginette, une collègue avec qui j’ai travaillé trois mois plus tôt, j’apprends que j’ai réussi mon concours. Elle sait déjà que je travaillerais cet été dans l’établissement et m’apprend dans la foulée que les deux seuls messieurs du cantou (lieu de vie réservé aux Alzheimer), ainsi que Marie, sont décédés. J’encaisse. Puis Ginette me montre d’un geste du front l’ardoise posée au milieu de la table : nous jouons à nous souvenir du nom des fleurs.
Mercredi prochain je porterai à nouveau la blouse. Mardi dernier, lors de ma première heure de conduite, la monitrice m’avoua que ce métier, aide-soignant, ça non, elle ne pourrait pas. Les vieux qui font caca et qui perdent la boule, beurk ! J’ai alors songé brièvement à mes parents et à leur orgueil surdimensionné qui préfèrent crever plutôt que ne plus maîtriser leur image. Personnellement j’ai peur de mourir tôt, mais pas de vieillir tard, assisté ou non.
Au moment de partir, Élizabeth a voulu me retenir : Tu vas où, là ? Tu reviens, hein ? Oui, Lizy, je reviendrais. Et va savoir pourquoi, je le ferai de bon cœur. D’autant que ta dernière résidence porte le nom d’une fleur que j’aime voir et respirer.
le 25 juin 2009 à 3:32
Pierre-Yves écrit :
Il est très beau ce billet. Celui du 14 juin, aussi. On dirait que depuis que j’ai arrêté d’écrire, je suis mal à l’aise de commenter. Pourtant, je ne voudrais rien rater de ce virage qui s’amorce dans ta vie et qui se répercute jusque dans ton écriture.
le 25 juin 2009 à 17:51
Lancelot écrit :
Il est amusant de retrouver des « bouffées» des uns et des autres, chez les uns et les autres, blogueurs. Ou peut-être qu’à force de glisser rapidement, en un clic, d’un monde à l’autre, les différences s’estompent.
Ce soir entre les lignes, je retrouve un peu de Calyste chez toi. Mais il n’y a pas que le style, bien évidemment. Certains vécus se ressemblent.
Et, bien sûr, c’est un très joli billet.
le 25 juin 2009 à 20:40
Kridienn écrit :
Ce texte me touche beaucoup. Bon courage pour le permis. Concernant ton nouveau chemin professionnel, je suis très confiante. Tu sembles avoir tout ce qu’il faut en toi pour t’épanouir dans cette voie.
le 25 juin 2009 à 21:29
Cornus écrit :
Ma mère a commencé da carrière d’infirmière dans un hospice de vieux et l’a terminée dans une maison de retraite avec section médicalisée avec des « cas» (terme non péjoratif dans ma bouche) sans doute proches de ceux auxquels tu es confronté. Ma mère en a bavé dans ce dernier poste à cause de la lourdeur des « cas» à traiter, mais également à cause d’une hiérarchie irresponsable et parfois des employés mal formés ou incompétents (parfois limite illétrés). Les choses ont positivement pas mal évolué depuis, heureusement. J’ai fréquenté pas mal l’établissement où elle travaillait et ce qu’elle racontait ne me laissait pas du tout les mêmes impressions que celles que tu sembles distiller ici. Tout cela m’amène à penser en toute honnêteté que tu devrais trouver ta place dans ce nouveau travail et j’en suis heureux pour toi. Et je dis bravo, tant la chose, à mon niveau, me paraît difficile.
le 25 juin 2009 à 22:37
Kab-Aod écrit :
@ Pierre-Yves : J’attends que tu m’informes de ta nouvelle adresse avec impatience.
Quand je suis devant le clavier, je ne me dis jamais : « Je dois écrire un truc de beau ou d’intelligent» . Je réfléchis à ce à quoi j’ai été sensible dernièrement puis je visionne l’angle d’attaque et (depuis ce blog, c’est vrai) je privilégie des phrases plus franches, modestes et confiantes en la netteté du vocabulaire.
@ Lancelot : En rédigeant ce billet, j’ai de même pensé à Calyste chez qui j’avais laissé un commentaire du même acabit que ce billet, les thèmes coïncidant.
Au départ, je voulais développer ma relation à l’idée de mourir. Mais ce n’était pas le moment, ai-je jugé, de pondre ici un roman. Prochainement, maybe
@ Kridienn : Pêr m’a encore donné une leçon de conduite ce soir, après mon cours de code. Ce n’est pas de courage dont j’aurai désormais besoin, mais de vigilance ! : J’ai tendance à négliger de lorgner dans mes rétroviseurs, oups ^^
@ Cornus : J’ai eu de la chance, j’ai toujours effectué mes stages dans des établissements respectueux de la personne dans la mesure du possible (parce qu’évidemment, s’il y avait plus de personnel – donc plus de moyens -, ce serait mieux).
Il n’est pas dit cependant que je me spécialiserais dans l’accompagnement des personnes âgées, même si mes stages m’y auront cantonné. Ma future formation me mettra à l’épreuve d’autres services tout aussi redoutables.
Je comprends parfaitement que ce métier exige un tant soit peu de « vocation» . Je ne peux en aucun cas reprocher à quiconque de ne savoir décrotter des fesses, consoler un souffrant ou supporter d’accompagner une déchéance. Je ne sais s’il faut du cran, mais je pense qu’il faut au moins aimer la Vie pour deux.
le 26 juin 2009 à 19:27
karagar écrit :
Je ne sais non plus s’il s’agit de « cran» , je crois que ça se situe ailleurs, mais je dois confesser être incapable de faire – même de l’envisager – un tel métier.
le 26 juin 2009 à 20:25
calystee écrit :
Chez ma mère aussi, il y a parfois une place vide dans le salon où elles se réfugient toutes. Pierre avait changé, par son alcoolisme, ma vision sur l’alcool. Ma mère est en train de faire de même pour la déchéance physique (et mentale) par la sienne actuelle. Est-ce ainsi que l’on apprend à apprivoiser l’annonce de sa propre mort?
le 27 juin 2009 à 10:26
Kab-Aod écrit :
@ Karagar : S’il faut, certes, avoir le cœur bien accroché et une bonne capacité de relativisation, aimer la personne humaine et la respecter dans son intégrité sont, à mon sens, indispensables pour accepter les revers de ce métier. Mais ce qui me frappe le plus chez les soignants que j’ai vu travailler, c’est leur inépuisable énergie, comme une tenace joie de vivre.
@ Calyste : Ton commentaire soulève la question de l’intérêt d’acquérir de la sagesse.
le 27 juin 2009 à 11:12
christophe écrit :
Il y a dans ton texte l’apaisement des mains utiles, la douceur du regard sur les jolies garances. Redonner du sens là où il se perd parfois dans les instants fugaces de la mémoire suspendue, altérée. Les personnes âgées ne sont pas, je crois, dans une sorte d’absence au monde : le contact, établi par certains sens (l’odeur, le toucher, etc.), les conservent parmi nous.
le 28 juin 2009 à 8:21
Kab-Aod écrit :
@ Christophe : « Le contact les conservent parmi nous» Qu’ajouter à ton commentaire ? Sinon que très certainement nous passons trop de temps à nous justifier par la seule raison…
le 4 juillet 2009 à 17:39
Marie écrit :
Pour une fin de vie heureuse, l’idéal est de passer entre tes mains. Il émane de toi une telle humanité, une telle humilité que je ne peux que te souhaiter de garder cette foi en l’homme (et la femme) ; tu donnes envie d’être Elisabeth.
le 5 juillet 2009 à 15:16
Marc écrit :
Un jour, bien loin… Moi aussi, avec Marie, dans un pavillon au nom de fleurs, dans une chambre d’à côté.
Et puis, les bons jours, je tâcherai de t’aider un peu. J’ai été touché par ton billet et les commentaires (celui de Christophe est inoubliable).