Je suis né dans un port et trois de mes oncles vivaient de la pêche. Mon grand-père paternel, qu’une leucémie soudaine, alors que j’allais naître, m’empêcha de connaître, naviguait jusqu’à Terre-Neuve pour y traquer la morue. Pour ma part je ne suis pas marin, mais, comme j’aime à le formuler, homme de la côte, résolument. J’ai dans le sang le goût des quais et des plages, des chemins de douaniers et autres prés salés, tous ces décors de caractère qui ont forgé le mien. Chaque fois que je pris le large, que ce fût pour taquiner le maquereau, accoster en Angleterre ou bien gagner de plus modestes archipels, la mer, alliée au soleil, s’avéra d’une tranquillité toute oléagineuse. J’ignore donc à quel point une forte houle confirmerait, ou non, la fibre de mes aînés. Ce dimanche dernier, alors que je buvais un chocolat chaud à l’embarcadère d’Esquibien, j’observais l’horizon par-delà le pignon du hangar des sauveteurs : pas la moindre écume ne mouchetait le turquoise des eaux dont la brise charriait le musc. Puis Pêr me rejoignit, billets en main : les 250 places du bateau étaient réservées, ciel bleu et pentecôte aidant. L’Enez Sun de la compagnie Penn Ar Bed pendant ce temps chargeait sa cale de bagages et de ravitaillement sans hocher de l’étrave. Je ne suis pas marin mais homme de la côte, cependant subsiste cette vague excitation dès que la passerelle franchie je sens respirer la coque au rythme de l’imperceptible remous. Tout le long de la traversée mon regard caressa le flanc roux du cap, amusé d’observer Primelin sous cet angle lointain, lorgnant tout de même de temps à autre, par bâbord et tribord, l’éventuelle apparition d’un dauphin dans le sillage (la zone compterait vingt-sept individus). La pointe du Raz et le phare de la Vieille dépassés, je descendis du pont supérieur pour fumer ma clope en poupe où j’échappais un instant, col relevé, aux turbulences d’un vent frais. C’est alors que je me suis pleinement reconnu : silencieux, emmuré, impénétrable comme souvent le sont les enfants de l’estran, or surtout heureux de vivre un absolu, celui d’arpenter prochainement un territoire cerné par cette frontière chérie, une boucle de côte. Arrivé dans les bras de l’île de Sein j’oubliai déjà la traversée : Men Brial pour premier hôte, je savourai aussitôt cette impression de venir visiter une vieille cousine, un peu fâché en conséquence avec mon possible statut de touriste insolent, bien que persuadé qu’un œil un peu expert saurait retrouver dans mon visage la musculature particulière des amants du sel.
    Nous repartîmes le lendemain en fin d’après-midi, aussi muets qu’à notre débarquement.
    Trois jours plus tard je posai la question à Pêr, à savoir le ou les moments qu’il avait particulièrement retenu lors de ce bref séjour. D’emblée il m’en cita deux, à commencer par l’inévitable coucher de soleil. Nous étions sortis du restaurant le plus excentré, Pêr avait décortiqué une assiette de fruits de mer tandis que je phare ar men brialm’étais régalé de quelques bulots et bigorneaux (pas assez poivrés à mon goût), suivis d’une aile de raie. Après quelques pas à travers la courte lande, nous nous étions assis au pied du grand phare occidental, sa fine érection typiquement noire et blanche. Personne aux alentours, simplement nous, les lapins, et face à nos yeux paisibles, en contre-jour, le chapelet de récifs de la chaussée de Sein, territoire favori des cétacés autochtones (nous l’apprîmes plus tard d’un barman). Puis, quand l’Atlantique acheva d’éponger la flambée céleste, notre phare commença timidement à faire valser son œil cyclopéen : quatre longs traits de lumière, un seconde de silence, quatre longs traits de lumière, une seconde de silence, ballet de faisceaux auxquels Ar-Men, le prince des phares, ne tarda pas à répondre, cloué sur l’horizon, d’ici pas plus haut qu’un sombre centimètre. Son clignotement me fascinait comme une ancienne légende qui subitement déclarerait sa véracité. Le second moment choisi par Pêr fut sa seconde baignade. Une sorte de petit isthme inhabité, au bout du quai des Français Libres où nous logions, n’était accessible qu’à marée basse. Nous en avions quasiment fait le tour quand Pêr désigna un endroit parmi les galets et les rochers. Il se déshabilla, mouilla épaules et nuque et nagea dans l’eau froide quelques minutes. À son retour je lui désignai du doigt le périscope noir qui émergeait et luisait devant nous, à peu de mètres : un phoque nous scrutait. Il plongea cinq ou six fois pour aussitôt réapparaître et nous narguer. Pêr soudainement réalisa que l’animal, intrigué, l’avait peut-être entendu et flairé de près.
    Mon souvenir le plus marquant, pour ma part, je ne le dois pas aux particularités strictes de l’île : tout en son sein m’était indiciblement familier, et j’ai cette tendance à être d’abord sensible à ce qu’imprime en l’Homme la culture propre à ce genre de territoire. J’ai marché sur les rochers tel un vieux bouquetin rôdé à l’affaire, j’ai cueilli des galets comme si je les avais poli moi-même, je connaissais les oiseaux, les herbes, j’étais à l’aise parmi ces dédales étroits où le vent se dissout Grand phare de l'ile de seinet j’ai écouté avec un authentique ravissement les anciens s’exprimer en Breton. Mais si je devais me contenter d’un seul souvenir, ce serait cette dernière heure où nous nous sommes assis sur le muret du quai, face au chemin maritime qui nous ramènerait au continent. À cet instant un carrefour de pensées m’a préoccupé. J’ai réalisé premièrement que lors de ces deux jours mes angoisses s’étaient dissipées. J’en oubliai même d’avaler mes louzoù. Je buvais un verre de vin blanc et Pêr était à mes côtés, j’étais amoureux, le soleil nous écrasait et me parvenait aux narines l’odeur de la décantation des algues quand trois jeunes gens, deux garçons et une fille, vinrent siroter leur apéro près de nous. Le garçon brun s’exhibait torse nu, sa croupe visible, les mollets arqués. Pas un poil de graisse, un buste de plongeur et un sourire aussi brut que sensuel, 25 ou 27 ans, glabre. Je l’avais déjà remarqué la veille, au même endroit, des joueurs de pétanques animaient la place, j’avais deviné que ce mec fréquentait intimement l’île même si dans la discussion son pote lui reprocha d’avoir cuit par flemme les araignées dans de l’eau douce au lieu d’eau de mer (il faut aussi savoir que sur Sein, l’eau dessalée par la station est  rationnée). J’avais également croisé plusieurs fois son regard au restaurant tout en prenant soin de baisser les yeux : il était accompagné de sa petite amie (son crâne affublé d’un foulard disgrâcieux) et de ses hypothétiques beaux-parents (si j’ai bien compris la conversation). Il ne fut pourtant pas le seul mec bandant frôlé sur cette poignée de terre, or ce gaillard au  plexus large et soutenu catalysa mes tergiversations intérieures. Assis donc sur ce muret grillé, cet Apollon à deux pas, lequel bière en main aimait à régulièrement ranger verge et testicules d’un geste franc, me ramena à mon souci de discipliner mon devenir. Je me suis dit : si tu reviens sur ce caillou, ce sera comme lui, sculpté et impudique.
    Il y avait donc ce mec bandant, ses hanches fermes et dessinées. Il y en avait un autre, plus adolescent et habillé de blanc qui déambulait avec ses pommettes rudes, ses prunelles délavées et le rein nonchalant, creux, troués de fossettes. Il y avait Pêr à ma droite qui regardait des moineaux nourrir d’impétueuses progénitures mais il y avait surtout mon sentiment que j’étais destiné à vivre (à exister) sur une île fragile, austère mais conviviale, tournée modestement vers l’ouest, un ouest libre et béant, réservé à des âmes spéciales, simples, solidaires. À Sein l’idée devint venin. Assis les pieds dans le vide je me suis juré (encore) d’écrire et de peindre, d’épargner suffisamment d’argent afin d’enfin sortir de cette glu continentale. Vous riez ? Vous avez raison. Je viens de vomir un trop plein de whisky et de nicotine et tandis que je régurgitais je pensais à cet article lu là-bas, lequel évoquait la fin de l’écrivain Kerouac, mort à 47 ans d’une hémorragie œsophagique suite à son alcoolisme forcené alors qu’il cherchait à se réconcilier avec son ascendance bretonne. Toujours assis sur ce quai improbable je réfléchissais à une histoire, à une image, à mon agonie prématurée. Et à Pêr, l’homme qui m’aide à me supporter, l’ami qui me ralentit dans ma débâcle. Une sorte de plénitude profonde m’envahissait. J’étais vissé, je ne voulais plus partir. Quand je reviendrai, me suis-je dit, je nouerai mon t-shirt autour de ma taille, le nombril offert, ce que jamais je n’ai osé faire. Pour moi ce sera comme la fin d’un calvaire. Je saurai faire comme Pêr : me mettre en maillot de bain sans avoir peur du regard des fleurs. Ensuite j’ai ajouté : tu te filmeras dès lundi, une minute par semaine, histoire de forcer le processus. Nous avions du matin au soir arpenté tous les hectares de l’îlot, or une heure avant de le quitter je ne voyais que cette promesse de me transformer en garçon qui tient debout.
    (Cela dit nous avons filmé le paysage malgré l’implacable soleil qui écrasa bon nombre de prises. Je pense cependant qu’une vidéo de quinze minutes reste jouable. À suivre, donc).



14 Commentaires



  1. Marc écrit :

    Que c’est bien écrit ! Et comme tu vas à l’essentiel… Mémorable passage, merci.



  2. KarregWenn écrit :

    Moi j’aime bien lire « Qui voit Sein voit sa faim» …



  3. Marie écrit :

    Ne vas pas à Ouessant … Un récit splendide, sans avoir peur du regard des fleurs ni des bigorneaux. Tu feras une belle ombre aux cailloux. :grin:



  4. Kab-Aod écrit :

    @ Marc : Merci à toi. Je ne sais si j’accède ici à l’essentiel, mais c’était l’idée. J’aime de moins en moins perdre mon temps en fioriture en matière d’écriture :)

    @ KarregWenn : Oui mais « faim»  de quoi ? En ce qui concerne Sein, vu la canicule, j’ai surtout vu ma soif ! ^^

    @ Marie : Trop tard : à Ouessant j’ai vu mon sang :lol:



  5. karagar écrit :

    « comme une ancienne légende qui subitement déclarerait sa véracité.»  Cette proposition traduit bien un sentiment que j’ai éprouvé bien souvent, à cet endroit entre autres.
    Sinon, nous étions au poste, en maillot de bain même, et je vous ai fait des grands signes… sans réponse ! :cry:



  6. Kridienn écrit :

    Je n’ai pas encore eu le bonheur de découvrir Enez Sun, mais je ne doute pas qu’elle me plairait beaucoup. En revanche, quelques unes de tes lignes, fort bien écrites, me rappellent ce que j’ai pu ressentir et vivre à Enez Eusa. L’oubli des louzoù est pour moi très révélateur des bienfaits du séjour insulaire…



  7. Kab-Aod écrit :

    @ Karagar : Ce n’est pourtant pas faute d’avoir examiné votre parenthèse de sable :razz:

    @ Kridienn : Hormis cette magie commune de l’atmosphère insulaire, j’ai vécu un tout autre séjour sur Ouessant. Pour faire court, je dirais que j’ai connu l’évasion sur Eusa (plus sauvage) et une paisible sensation d’intimité sur Sun (plus humaine).



  8. Une voix dans le chœur écrit :

    [...] billet remarquable par son écriture est intéressant. Kabaod , quarante ans qui vit chez son Pêr, [...]



  9. raf écrit :

    Ça sent la fin tout ça. Fin du blog? :twisted:
    Mais je te retrouverai, comme toujours :grin:



  10. Kab-Aod écrit :

    @ Une voix… : Juste une précision : je ne vis pas « chez»  mon Pêr, mais « avec»  lui :razz: Sinon merci pour ton exergue.

    @ Raf : Oh non ! Le titre fait allusion à un adage : « Qui voit Sein voit sa fin» . Pas d’inquiétude, ce blog à a priori encore de l’avenir :wink:



  11. Marc écrit :

    C’est vrai. J’avais compris. L’air salin, les yeux, de l’eau ; j’ai été un peu brouillard… Je reviendrai.



  12. Cornus écrit :

    Tu l’as bien dit, je retiens de Sein d’abord sa fragilité réelle qui risque de sérieusement s’accroître avec les changements climatiques et la montée du niveau marin (entre 70 cm et 1 m en hypothèse basse à l’échéance de 2100 si je me réfère aux dernières données dont je dispose).
    J’ai reconnu aussi une certaine intimité, presque familiale, à Sein mais que nous n’avons pas bien saisie ni expérimentée faute de temps. En tout cas, je garde, nous gardons un excellent souvenir, y compris de la traversée (qui fut assez mouvementée au départ inhabituel de Douarnennez). Il y eut pas mal de malades. J’ignorais quel serait mon comportement, mais j’ai aimé ça (j’aurais presque voulu que les vagues soient plus hautes). Car pour moi, ce fut mon baptême de bateau de mer.



  13. Kab-Aod écrit :

    @ Marc : le sel m’a également embué les yeux au retour.

    @ Cornus : Je n’ai jamais connu une mer démontée. Quitte à vomir j’aimerais tester. Quant aux îlots victimes progressivement de la submersion, je pleure comme toi.



  14. Lancelot écrit :

    « On the Road»  version Kab-Aod, en somme.

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