Notre premier chien, un bâtard noir et blanc, portait le nom d’une voiture parce que, chiot, il aimait à courir dans le vestibule derrière l’un de mes jouets, une Buggy miniature. Je devais avoir un peu moins de cinq ans et nous habitions une HLM. Quand plus tard nous déménageâmes dans la maison de brique rouge, ma mère rapporta dans un panier d’osier, un peu par surprise (sans-doute pour mettre mon père devant le fait accompli), une petite chatte noire mouchetée de fauve qui sans autre manière fut baptisée Fifille. La chatte et Buggy sympathisèrent immédiatement. Au fil des années, Fifille engendra Pioupiou premier puis Pioupiou second, noirs rescapés de ses nombreuses portées dont Moumous, gros mâle bagarreur à la gueule esquintée, était l’un des pères. À vrai dire, les amants de Fifille étaient si nombreux que nous nourrissions très certainement la totalité des chats errants du quartier. Éduqué par cet amour immodéré de ma mère envers les bêtes, j’eus jadis l’envie enfantine de convoiter une carrière de vétérinaire (je me souviens de cette photo de moi dans le journal local, avec cette pancarte garnie de fautes d’orthographe, alors que je venais de créer un Club Anti-Vivisection). Puis, avec le temps, j’avais pris desle chien des parents distances au fur et à mesure que je réalisais que ma mère favorisait le règne animal jusqu’à un point douteux ("les chiens sont si dociles, si affectueux, et les Hommes déçoivent tellement", etc). Aujourd’hui encore, mes dents grincent à me souvenir de quelques phrases durement anodines ("Dis bonjour à ton frère", en parlant du chien quand j’arrivais). Quand en 2000 j’étais revenu un temps chez mes parents suite à un moment de rupture d’avec Pêr, j’avais eu le malheur de repousser du bras, en maugréant, la gueule du chien qui convoitait mes biscuits apéritifs. Le visage de ma mère s’était sérieusement teinté de colère : "Quoi ?!, T’aimes plus les bêtes ?!". J’étais à cette époque malheureux comme les pierres, dépressif en douce et les poignets fraîchement suturés, j’étais à deux doigts de divorcer après neufs années de vie commune, le chien m’avait deux secondes agacé et ce fut le plus important, l’impardonnable, le drame. J’aime les animaux, mais rien au monde ne me fera les préférer à l’espèce humaine, ce qui ne m’empêche aucunement de me soucier de tous les règnes.
    J’adoptai Néphesh en 1993, une chatte noire de neuf mois provisoirement récupérée par un collègue de faculté domicilié dans la campagne strasbourgeoise. Je vivais depuis trois ans avec Pêr, nous habitions alors un appartement sombre et mal foutu entre caserne des pompiers et jardin des Diaconesses. "Néphesh" est un mot hébreu signifiant "âme, souffle vital" : théologiens, nous avions aimé ce mot plein de vitalité. Familier des félidés domestiques, je lui appris très vite à s’accoutumer à nos règles. En peu de jours l’animal avait accepté de se promener dans le gazon, un lien de fortune autour du cou. J’aimais la caresser, jouer avec elle, lui apprendre des trucs insensés, elle savait décrocher le téléphone quand il sonnait ou bien allumer les interrupteurs quand nous dormions. Elle mourut subitement dix ans plus tard, un soir, devant mes yeux impuissants, défenestrée après avoir tenté d’attraper au vol une chauve-souris, l’appartement était situé au sixième étage, j’écrivais, nos yeux se sont croisés, Pêr travaillais à la discothèque du casino, je l’avais appelé, j’étais effondré. J’ai pleuré pendant deux mois, je culpabilisais, me répétais que j’aurais dû fermer la fenêtre, mais c’était l’été, etc. Par la suite nous élevâmes des oiseaux dans une grande volière.
    Août 2008, nous acceptâmes, Pêr et moi (suite à une opportunité imprévue), d’adopter un chaton de trois mois, anthracite et blanc, mou comme de la guimauve dès qu’on le prend dans nos bras. Avec lui j’ai retrouvé des plaisirs d’enfant, comme m’endormir avec son pelage ronronnant contre mon torse. Minaouët (son nom) se montra assez réceptif à ce que nous attendions de lui (ces lubies imprévisibles restant notre divertissement favori). Mais hélas depuis un an ce délicieux cochon cultive des puces sauvageonnes malgré nos multiples contre-attaques. Si bien que ce samedi, après avoir détecté trois parasites dans le lit, nous avons pris le taureau par la peau du cou, shampoing sévère et pince à épiler à l’appui, puis friction sous la douche. Ne reste plus qu’à frotter quelques gouttes d’insecticide derrière ses oreilles dimanche prochain (entre-temps l’appartement a été nettoyé à fond, au cas où).
    Nous n’aurons jamais de chien, je n’en veux pas (ma mère m’en aura probablement dégoûté, bien que je continue à prendre plaisir à caresser un museau de passage). Il se peut aussi qu’après la mort de nos derniers oiseaux je range la volière à la cave. M’attendrir un moment sur les fantaisies de Minaouët me suffit : il me fait rire, m’inquiète, m’émotionne, me réconforte, me dérange parfois et parfois j’ai besoin de lui. Ce soir encore il avait disparu : nous l’avons retrouvé caché dans un placard, sous l’évier. En lui il y a de la vie. En le nettoyant cet après-midi j’ai songé à Néphesh, notre précédent animal. J’ai fait un calcul : si Minaouët meurt à quinze ans j’aurai cinquante-six ans. Si bien que je me suis demandé si  Minaouët, avec son masque de Zorro, ne sera pas la dernière bête que j’aurai domestiquée.
 



14 Commentaires



  1. christophe écrit :

    J’ai beaucoup attendu aussi « les animaux ne nous déçoivent pas»  et aussi « les gens qui n’aiment pas les animaux n’aiment pas les hommes» . Mais, parce que « on souffre trop quand ils partent» , ma mère rechignait toujours à reprendre des animaux. On eu tout de même eu une chatte (Michounette), grande chasseuse (elle rapportait souris, rats, oiseaux, bébés lapins), d’une farouche indépendance (elle ne venait pas sur les genoux, ne se laissait pas caresser et passait le plus clair de son « temps libre»  lovée sur le radiateur), et qui ne s’est attendrie qu’en vieillissant… Des chiens aussi, dont la mort a laissé des souvenirs très tristes à l’enfant et à l’adolescent que j’étais. Un hamster (Nestor) qui devenait hystérique dès qu’il entendait le bruit de la porte du frigo, des poissons rouges. Sans oublier les « pifies»  ! En vieillissant, je suis devenu allergique aux chats, mais je m’imagine volontiers avec un chien, dans quelques années, à la campagne…



  2. christophe écrit :

    « entendu» , évidemment, et « on a tout de même eu» . Pfff !



  3. Kab-Aod écrit :

    @ Christophe : Ah, les « Pifies» , oui, je me souviens :lol: ! Quant à nos chats, nous avons toujours pris soin de les éduquer et de les rendre sociables, vie en appartement oblige (j’imagine que ta Michounette, elle, profitait la plupart du temps du grand air). Mais bon, entre Minaouët et nos oiseaux demeure un instinct que, je pense, nous n’arriverons jamais à totalement corriger :razz:



  4. Oslo écrit :

    C’est intéressant comme ton récit sur les animaux que tu as pu avoir et aimé n’est finalement pas mignon mais plutôt triste : cette succession de petite bêtes et ton « trauma»  chez ta mère.

    Nous avons eu l’opportunité d’avoir un chien. Un shitsu déjà prénommé « Idole» . Absolument adorable mais absolument non éduqué. Etant musulmans sa présence était gênante à la maison. Le Chien étant considéré comme un animal impur il force la personne à refaire ses ablutions chaque fois que le chien la touche.

    Un soir, des amies de ma mère sont passés à la maison et l’une d’entre elles a eu le coup de foudre pour lui. Ma mère a accepté de le lui donner. Nous étions tristez mes frères et moi mais j’ai appris plus tard que ma mère lui avait vendu pour pouvoir m’offrir un cadeau d’anniversaire. (nous étions assez modestes).

    Au lycée, quelques années plus tard, une fille donnait des chatons. En rentrant à ma pause j’ai demandé à mon père si je pouvais en prendre un. Il a dit NON.

    Mon père était contre les animaux. Ma mère m’a expliqué qu’enfant son chien avait été tué par des soldats sous ses yeux et qu’il ne voulait pas qu’on souffre comme il avait souffert.

    J’ai ensuite demandé à ma mère qui a accepté à la condition que ce soit un mâle. Finalement nous avons eu une femelle. Luna.

    Une tueuse. Un monstre. Mais tout le monde l’adorait dans la maison. Cette petite (puis très grosse) bête a eu un impact très positif sur la famille.

    Deux ans plus tard mon petit frère a désiré avoir le sien. Lolo. Une douceur. Un bonheur ce chat.

    Mon père est tombé gaga de ces chats à tel point que c’est lui qui s’en occupait pleinement.

    Mon père est à peu près comme ta mère. Pour lui les animaux sont des bêtes innocentes. Elles n’ont rien à voir avec nos petits malheurs quotidiens et il ne supportait pas qu’après une journée on n’en prenne pas soin ou qu’on soit méchant avec eux.

    Luna a disparu il y a trois ans. Sans laisser de trace. La famille entière en a été bouleversée. Mon père était malheureux.

    Il a trouvé une substitution. Dans mon quartier il y a énormément de chats errants. On peut les nourrir et ce qui est amusant et attendrissant c’est qu’ils se pointent tous dès qu’on apporte de la bouffe. Alors il a commencé à nourrir ces chats avec l’aide d’autres personnes.

    Il reste Lolo, ce chat absolument guimauve qui ne griffe jamais (alors que Luna m’avait complètement défiguré). Mon frère vient de le prendre avec Lui en déménageant. Moi j’avais laissé luna avec mon père car je savais que les deux en souffriraient.

    C’est finalement mon père qui m’a donné cet amour des animaux. Ces bêtes innocentes. Et c’est grâce à lui que j’ai appris à penser à eux avant moi. Je meurs d’envie d’avoir un nouveau chaton. Mais je ne pourrais jamais m’en occuper comme il le faudrait alors je préfère m’abstenir.

    Et avec eux, j’ai découvert à quel point mon père est un coeur pur.

    Je suis un amoureux des bêtes, toutes les bêtes mais comme les fleurs je préfère les voir en liberté (ou dans des foyers adaptés) que chez moi à souffrir.

    Oooops je parle je parle… :roll:



  5. raf écrit :

    Pourquoi t’es si effrayé par la mort? Tu sais on va tous mourir, certains plus tôt que d’autres, c’est la vie.

    Ce texte tombe à point, j’ai découvert hier qu’une de mes chattes m’avait caché ses trois chatons. Ce qui me fait un total de 10 chats dont une chatte qui est enceinte, c’est la fête dans mon jardin :lol:



  6. Kab-Aod écrit :

    @ Oslo : Elle est touchante, cette relation de ton père avec les bêtes. Et tu as naturellement raison : mieux vaut ne pas adopter un animal domestique si l’on ne peut en prendre soin.

    @ Raph : Mais que vas-tu faire de toute cette smala ? :???:



  7. Karagar écrit :

    Ce texte m’a fait penser a ma relation avec les chats mais comm trop long pour un Iphone bises d’Avignon



  8. KarregWenn écrit :

    Moi j’en ai fini avec les animaux domestiques ou assimilés. Je ne te raconterai pas mes malheurs canins (2 chiens écrasés dont un par les flics), les brebis noires égorgées par un rotweiler « gentil comme tout» ,les biquettes malades,les moultes chats au destin inconnu…Bon, si, je raconte en fait (la Femme est pleine de contradictions, c’est connu). Bref le père Coreff est bravement mort de son âge, le sale type d’Orfeo est parti montrer ses yeux d’or ailleurs, celui-là, nom d’un chat, je le regrette, j’aimais son caractère de fauve séducteur et il était la beauté même. Mais bon, fini la campagne et les grands espaces, fini les animaux. Même pas une tite araignée dans mon appart’ !



  9. Sylvia écrit :

    « si Minaouët meurt à quinze ans j’aurai cinquante-six ans. » Et puis quoi encore, il est où le drame? Vous aurez peut-être de la misère à me croire, mais il y a une vie après cinquante-six ans et une possibilité d’autres chats aussi. :) Et puis, vous auriez soixante-et-onze ans si un chat que vous accueilleriez à cinquante-six ans vivait aussi quinze ans. Bon, personnellement, je n’en suis pas encore rendue là, mais ça donne le temps de réfléchir à la suite. :) Enfin, je ne l’ai pas encore dit mais le plus important c’est que j’aime toujours beaucoup, beaucoup vous lire.



  10. Kab-Aod écrit :

    @ Karagar & Karregwenn : J’ai eu une pensée, bien entendu, pour vos splendides matous (et pour le tout vieux toutou) :evil:



  11. KarregWenn écrit :

    Mon unique lecteur potentiel du moment aurait-il repris le boulot que je ne vois rien venir ici ? :lol:



  12. Lily8009 écrit :

    je sais pas se que je pourait marquée
    :!:



  13. Cornus écrit :

    Point d’animaux à la maison. Ce ne sont pas les chats que je préfère, même si je suis loin de les détester. Je ne serai pas contre des poissons, mais ce n’est pas toujours évident. Alors je cultive quelques plantes domestiques ou sauvages.
    Quant à la réflexion sur la mort évoquée ici et dans une note précédente, de grâce il faut arrêter, tu as tellement de belles choses à vivre et je ne doute pas que tu sauras trouver d’autres voies de vie. D’ailleurs, tu l’as dit, tu aimes la vie, alors tu y parviendras.



  14. Kab-Aod écrit :

    @ Cornus : J’aime effectivement la vie, et vous avez échappé à un billet que j’ai effacé, lequel évoquait le décès de deux résidents dont je m’étais occupé… Ça me poursuit.

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