I) Je connais Matthieux depuis presque cinq ans. Il avait entrepris, quelques mois plus tôt, la rédaction d’un journal dont les phrases dépouillées et candides, parfois même teintées d’une enfantine maladresse (laquelle tranchait avec la franche crudité de ce qu’il décrivait) m’avaient intriguées. Lire Matthieux, c’était d’abord s’affairer à déchiffrer un regard surréaliste et ressentir des émotions inhabituelles, souvent inconfortables. Je commentais régulièrement ses textes puis, de fil en aiguille, nous entretînmes une correspondance privée où nous discutions principalement de notre relation complexe à l’écriture. Nous avions ce trait commun : nous nous considérions non pas comme des littérateurs avertis mais étions chacun bouleversés par l’envie d’écrire froidement, coûte que coûte et sans convenances. Plus tard je participai, via cette vidéo, à une sorte de pari artistique qu’il avait lancé et qui consistait à donner un nouveau destin à ses écrits, intimes ou romanesques. Je le rencontrai en 2006 pour la première (et seule) fois dans une brasserie parisienne située non loin de son cabinet d’avocat. Je l’avais trouvé frêle et touchant derrière ces lunettes que je n’avais pas soupçonnées. Il avait commandé un verre de vin, ça m’avait étonné. Outre le besoin forcené de donner vie à des phrases particulières, Matthieux se caractérisait aussi (surtout ?) par des évocations récurrentes, puissantes, dont la laborieuse maladie de sa mère, le cancer. Souvent je lui avais conseillé de réunir ce qu’il avait noté à ce sujet afin qu’il concrétise un livre fort tellement l’évocation du comportement de sa mère face au crabe sortait des sentiers battus. Matthieux sera effectivement édité à la rentrée prochaine, au Seuil, mais avec un autre thème. Ce matin j’ai cliqué sur son blog. Il avait annoncé, en avril, que sa mère s’apprêtait à rentrer en soin palliatif, heureuse qu’elle était que l’établissement fût doté d’une terrasse où elle pourrait fumer. Elle est morte hier. J’étais abasourdi devant mon écran, cinq ans que je suivais sa bagarre via son fils, une bouffée de chaleur m’a alors saisi à la gorge. J’ai ensuite pensé à la femme d’un ami dont la tumeur récidive pour la quatrième fois, à mes parents dont forcément on m’apprendra un jour le déclin et qui mourront vraisemblablement sans avoir jamais découvert le vrai jour de leur progéniture. Puis, en début d’après-midi, j’ai appelé Matthieux (je ne l’avais pas eu au téléphone depuis qu’il m’avait envoyé son dernier manuscrit afin que je le critique, c’est à dire des mois). Il avait l’air serein, avait étonnamment bien dormi, il avait rendez-vous avec ses tantes, j’ai bafouillé, l’essentiel ne me venait pas, je craignais que sa sensibilité le fasse pleurer entre deux mots, moi qui n’aie que du silence et des bras fermes à proposer. Comme d’habitude j’ai trouvé sa voix agréable, papillonnante, comme une tessiture d’enfant même s’il craint que ses cheveux noirs ne blanchissent soudainement après ce décès patiemment redouté. Je ne saurais dire si Matthieux est un ami au sens plein. Mais une étrange complicité persiste et en forge le chemin.

    II) Ce matin je portais un jean’s ample et un T-shirt rouge, j’avais longuement lu des blogs et puais ouvertement la sueur, j’avais envie d’écrire. Je m’étais au préalable pesé pour constater que je n’avais perdu aucun gramme des six kilos qui me nuisent depuis plus d’un an, malgré quelques récentes restrictions. Comme j’arborais des épis hérissés je mis mon chapeau et gagnai en sandales la supérette du quartier afin d’acheter un flacon de whisky (urgence d’écrire oblige). Un homme assis contre un magasin me demanda l’aumône, j’avais 70 centimes en poche, qu’il accepta en me gratifiant d’un "merci jeune homme" : j’étais très certainement son aîné (une légèreté m’envahit). Quelques pas plus tard j’observai ma silhouette dans une vitrine : plus que jamais j’ai haï mes vices destructeurs que je parvenais à dissimuler par miracle. Je me disais que la jeunesse était là, têtue, mais peut-être pas la santé, peut-être pas la longévité ; à quarante ans l’on a dépassé la moitié, voire les deux tiers, de sa vie, ce qui m’obsède. J’ai acheté un paquet de cigarettes puis à nouveau me suis brièvement observé dans une vitrine avec mon galurin fleuri de mèches cendrées sur la frange. De retour à l’appartement j’ai regardé mon conjoint lire le journal dans notre canapé et fatalement une pensée m’assaillit : je mourrais avant lui, moi le "jeune homme". Pêr par la suite parti nager, je me suis mis à vomir dans les toilettes (mon corps ne supportant plus les excès assassins). De retour devant l’ordinateur j’ai regardé mes paumes. Je me suis dit qu’entre ma santé et l’écriture j’avais un choix radical à décider. Vivre sans écrire, pourtant, je ne sais pas à quoi ça ressemble(ra).

    III) Lors de notre séjour à l’île de Sein nous avions emmené notre caméra ainsi que deux cassettes (l’une vierge, l’autre non). De retour à Kemper nous découvrîmes que la cassette non vierge était abîmée, esquintant salement la moitié de nos prises. Profonde déception, donc. Or Pêr, en grand magicien et se moquant bien de mon défaitisme maladif, trouva cependant le moyen de sauvegarder tant bien que mal des morceaux d’images si bien que travailler un film viable est désormais devenu a priori envisageable. À visionner les rushes, toutefois, nous nous sommes avoués que nous nous avions perdu la main (notre dernière création valable datant du court-métrage dédié à Matthieux) ! Ne me reste qu’à rédiger la voix off et à sélectionner deux trois musiques adéquates. Et aussi invoquer votre future indulgence, forcément. Il ne s’agira, en l’occurrence, que de souvenirs de vacances attrapés sur le vif. Pour le talent, on verra plus tard. Pardon d’avance.



11 Commentaires



  1. KarregWenn écrit :

    Je dois dire que tu est vraiment très très encourageant pour tes vieilles lectrices avec ton histoire de 1/2 ou 2/3 restant à 40 ans.
    Heureusement pour moi que je ne sais pas compter ! :lol:



  2. Kab-Aod écrit :

    @ KarregWenn : Je parlais pour moi, naturellement, puisque tu me survivras haut la main sans nul doute (je t’imagine déjà boire le thé avec mon veuf) ! :razz:



  3. KarregWenn écrit :

    Sauf si le bateau coule…

    Sinon, j’espère qu’on ira jusqu’à déboucher une bulle bien fraiche ! :lol:



  4. Marie écrit :

    Quand j’ai lu l’annonce de Matthieux sur son blog, ça arrivait tellement en décalage, qu’une boule de feu est passée devant mes yeux. Je savais que tu écrirais et je suis encore plus bouleversée. Votre complicité a toujours été perceptible. Je te souhaite une longue vie d’écriture en toute légèreté, que ce ne soit pas une torture mais un épanouissement. J’en appelle au St Pêr. Pas celui qui a l’air benoît.



  5. Pierre-Yves écrit :

    Santé et écriture : et pourquoi pas les deux ? Il y a pas mal d’écrivains célèbres (et moins célèbres) qui y sont arrivés…



  6. Kab-Aod écrit :

    @ Marie : Je pense qu’il faut avoir accompagné de près le blog de Matthieux ces dernières années pour « comprendre»  l’impact que peut avoir l’annonce du décès de sa mère sur ses lecteurs assidus. Et puis, qui plus est, comme tu le soulignes, avec Matthieux il y a ce lien indéniablement affectif qui déborde des seules bornes de nos écrans.

    @ Pierre-Yves : Pour la santé je ne désespère pas de duper le Diable, comme je ne désespère pas de me relancer dans une logique romanesque en ne buvant que du thé :razz:
    Quant à la célébrité, ce n’est pas mon moteur.



  7. Kitty écrit :

    Je me souviens de l’enterrement de ma mère, il y a 7 ans, comme d’un jour radieux et réussi – du soleil, des centaines de fleurs, des gens venus nombreux et sincères – et de sa mort comme d’une catastrophe impensable doublée d’un soulagement énorme. La mort d’un cancéreux est aussi la fin d’une souffrance énorme. Je conçois bien l’air serein de Matthieu. Oui, je le conçois bien…



  8. Kab-Aod écrit :

    @ Kitty : Oui, j’ai réalisé cela après avoir parlé à Matthieux. Personnellement je n’ai jamais, jusqu’ici, vécu un décès sereinement. Mais forcément, je comprends la réaction de Matthieux, et la tienne.



  9. Matthieux écrit :

    Maman a été enterrée hier. Elle ressemblait à un playmobil. Un de mes carnets a brûlé dans le cercueil. Une coccinelle s’est posée sur mon épaule dans une allée du Père Lachaise.



  10. joss écrit :

    Le tout premier blog sur lequel je suis tombé par le plus grand des Hasards c’est celui de Matthieux. Je l’ai suivi par intermittence, pendant quelques temps. C’est toujours étrange de retrouver des trace par personne interposée. Surtout ces traces.



  11. Kab-Aod écrit :

    @ Matthieux : Après l’exemplaire incinéré avec ta mère, la saga des carnets reconvertis peut cesser, non ?

    @ Joss : Oui, la (pédé)blogosphère est aussi un territoire où parfois l’on ne fait que se croiser sans toutefois vraiment se perdre de vue ou, du moins, oublier les noms ;)

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