sam 25 juil 2009
I) J’avais rejoint mon collègue Vincent au rez-de-chaussée. Assis sur des tabourets roulants, nous étions occupés aux deux tables thérapeutiques du réfectoire à stimuler des résidents dans la prise de leur déjeuner. Quand Josy, agent de service bavarde, nous rejoignit pour débarrasser quelques assiettes :
- Mais combien tu mesures, Ezekiel ?
- 1m93
- Et ta femme elle mesure combien ? Elle est grande aussi ?
- 1m80
Elle écarquilla les yeux et expira une sorte de ouaaah. Sans tarder je précisai :
- C’est un mec.
- Oh pardon ! J’ai vu ton alliance alors j’ai cru…
S’ensuivit quelques mots de bonne volonté, histoire de m’assurer que malgré sa surprise elle acceptait sans jugement la nouvelle. Puis elle repartit avec ses assiettes dans les mains après un second ouaaah quand elle apprit l’ancienneté de mon couple, elle qui avait déjà divorcé du père de ses enfants. Pas de doute : tout l’établissement serait au courant dans le quart d’heure suivant, ce qui m’arrangeait puisque me serait à l’avenir épargnée la routine des corrections de genre dans les futures conversations. Vincent, 28 ans, 1m89, que je sentais dissimuler sa vague gêne sous un grand sourire amusé, porta une fourchette à la bouche de la personne dont il s’occupait puis lança :
- Je le savais. J’avais deviné que t’étais homo.
- C’est normal, Vincent. L’année dernière, quand j’ai effectué mon stage ici, je t’avais appris que je vivais avec un homme parce que tu m’avais, toi aussi, posé des questions sur ma femme.
- Ah…
II) Financièrement je ne sais comment nous allons gérer le carrefour des trois prochains mois. Hier Pêr m’a appelé alors que je sortais du travail :
- Tu as de l’argent sur toi ?
Je savais mon porte-monnaie vide et comptais en marchant les quelques pièces qui traînaient dans la poche arrière de mon pantalon, que je réserve normalement aux mendiants :
- J’ai un euro soixante…
- Tu peux acheter du pain ?
Le distributeur de billets lui avait refusé un retrait. Compte à sec. Puisqu’il était plus de 20h, et malgré un détour par l’épicerie arabe qui ferme tard, je revins bredouille et les jambes lourdes.
Pêr travaille habituellement à plein temps, bien que lié par des contrats à durée déterminée. Crise oblige, cet été son emploi du temps connait des trous qui divisent par deux son salaire. Pour ma part j’ai appris que je serais payé avec un mois de retard et j’ignore encore comment sera rémunérée ma prochaine année de formation puisque Pôle Emploi ne répond plus à mes requêtes inquiètes et incessantes. Pêr et moi sommes payés par l’État, et l’État ne se soucie guère des menues galères qui chavirent malgré l’ardeur de la bonne volonté.
Une fois de plus je vais stresser, croiser les doigts, espérer que mon conjoint trouve une solution miracle, même si de toute évidence la politique actuelle préfère nous maintenir la tête sous l’eau pour ne flatter que ceux qui respirent l’air sans trop de difficulté.
Dans notre frigidaire attendent quelques tomates, une poignée de persil, des yaourts. Des soupes déshydratées et des nouilles occupent encore le placard, cool ! J’ignore cependant comment je vais payer mes cours de conduite le mois prochain. En fait vous n’imaginez même pas à quel point nous pataugeons dans une authentique et très française pauvreté, de cette indigence qui ne saurait être dramatique puisque nous vivons dans un pays obstinément opulent, même si déficitaire.
Pêr devrait recevoir son bout de salaire autour du 28 prochain. Pour ma part, j’ai demandé une avance qui me semble compromise puisqu’on m’a laissé entendre que c’était l’été, période molle étant donné que la majeure partie des postes administratifs sont occupés par des intérimaires.
- Mais je ne peux passer le mois d’août sans salaire !
- Je sais bien monsieur. Je vais demander à ma collègue du service concerné de vous contacter au plus vite.
J’attends toujours.
III) J’ai esquissé un croquis au crayon gris. Une théière, un godet de thé, une bougie plate. Au loin on devine un horizon orné d’un phare et au-dessus, presque subitement, un ciel très grossièrement étoilé, l’ensemble exécuté plutôt naïvement, sachant que la couleur seule transfigurera le tableau. J’ai noté des indices : bleu nuit, gris-bleu, orange, ocre jaune, marron, etc. Le thème ? : une vision cosmogonique d’un moment de sérénité. Le style ? : figuratif mais sans zèle réaliste.
Ce n’est que le lendemain que j’ai réalisé avoir commis un dessin analogue, un pastel gras offert à mon unique grand-mère quand j’étais adolescent, lequel représentait un lys blanc posé près d’une théière de terre. Comme si j’étais revenu à un point de départ.
le 25 juillet 2009 à 17:05
KarregWenn écrit :
1 – Ah bon, il est si grand que ça, Pêr?
2 – Eh bien nous ferons des concours de nouilles au beurre sans beurre, puis nous nous réunirons pour déguster l’eau des nouilles, sans sel.
On les aura, nondegast !
le 25 juillet 2009 à 18:31
raf écrit :
Mon pauvre Ezekiel ( j’aime pas ce pseudo!), c’est pas facile de s’en sortir avec cette crise. Je suis qu’une étudiante mais je suis prête à t’offrir quelques conserves, des cuisses de poulet et du lait. Un esprit aussi créatif ne doit pas mourir de faim!
le 25 juillet 2009 à 18:39
Kab-Aod écrit :
@ KarregWenn : 1) Ben oui, même si le contraste joue en sa défaveur
2) Si seulement se serrer la ceinture suffisait…
le 25 juillet 2009 à 18:47
Kab-Aod écrit :
@ Raf : Je te remercie mais ce n’est pas tellement la nature de nos prochains repas qui me soucie…
le 25 juillet 2009 à 19:15
KarregWenn écrit :
Kab-Aod > Je crois que tu sais très bien que lorsque Raf propose de partager ses vieilles boîtes de conserves c’est de bien autre chose que d’estomacs à remplir qu’il s’agit. Juste une main symboliquement tendue peut-être.
Je me souviens d’une vieille période d’ultra-dèche que je partageais, et c’est le cas de le dire, avec quelques copains des Monts. Tous pourvus d’enfants. En comptant les pièces jaunes on se réunissait pour inventer d’incroyables recettes à base de trucs normalement immangeables. On remplissait les estomacs de nos gamins, certes, mais surtout personne n’était seul, et surtout encore, c’était la rigolade permanente. Comme tu dis c’est pas avec ça qu’on allait trouver le moyen de payer la cantine et le transport scolaire, mais au moins, tout le monde est sorti moralement indemne, et nos gamins en particulier en sont sortis grandis, et pas seulement en cm.
Je me souviens d’une de tes notes sur un SDF à qui tu avais filé des thunes, et des commentaires à suivre. Est-il donc plus difficile, plus contraignant, de recevoir que de donner ? (C’est une vraie question, pas une question rhétorique)
le 25 juillet 2009 à 20:02
Cornus écrit :
J’ai du mal avec ceux qui disent qu’ils « devinent» qui est homo, qui avaient toujours soi disant su. D’un, il n’y a rien de sûr à cette affirmation souvent de la même nature que les affirmations fantaisistes des astrologues dont les prévisions se révèlenrt exactes que lorsque les événements appartiennent au passé. J’ai en mémoire un ancien collègue qui « avait toujours su l’homosexualité» d’une collègue disparue, car évidemment, les homos, il les repérait de loin, comme ce fut le cas avec un autre ancien collègue. Et me dire ça en ma présence à un moment où moi-même j’étais la proie des plus grands questionnements sur mon orientation sexuelle…
le 25 juillet 2009 à 22:11
Kab-Aod écrit :
@ KarregWenn : Tu n’auras donc pas non plus oublié, à la lecture de mes notes, que j’ai aussi été (et pas en touriste) de l’autre côté de la barrière… Pour moi, savoir recevoir et savoir donner, ça découle d’un même processus.
Quant à ma réponse (certes, à la relire, un peu expéditive en apparence) au commentaire de Raf, je tenais surtout à recentrer le sujet du second paragraphe.
Le souvenir de ton ultra-dèche m’a fait également me souvenir d’une assez dure période alors que Pêr et moi étions étudiants : pendant tout un mois nous ne nous étions strictement nourris que de riz et de thé, notre amour à lui seul nous ayant permis de tempérer cette absolue misère
@ Cornus : Je partage absolument ton agacement. Et j’inclue dans ta liste les homos qui se targuent d’avoir un « gaydar» infaillible (et qui à la longue voient des pédés partout).
le 26 juillet 2009 à 12:28
bleu du ciel écrit :
«De mon temps tout le monde chantait. (Excepté moi, mais j’étais déjà indigne d’être de ce temps-là). Dans la plupart des corps de métiers on chantait. Aujourd’hui on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d’une bassesse dont on n’a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d’aisance dont on a perdu le souvenir. Au fond on ne comptait pas. Et on n’avait pas à compter. Et on pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il n’y avait pas cette espèce d’affreuse strangulation économique qui à présent d’année en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait. Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il n’y a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidement tort.»
Charles Péguy, « L’argent» (1913)