dim 9 mai 2010
Je conduis. Je conduis désormais notre propre voiture. Depuis trois semaines. Depuis trois semaines la mer nous est redevenue plus proche et plus fréquente.
Samedi dernier, à l’heure de midi, je t’ai emmené manger des brochettes à la pointe de Trévignon. Pour toi de l’agneau, de la lotte pour moi. Le soleil, comme à son habitude, s’était réservé le rivage, repoussant les nuages à la lisière des terres. Je voulais filmer. Pour filmer. Pour nous filmer dans ce décor si proche de mes décors intérieurs. Mais la caméra, pour la première fois depuis son acquisition, n’a pas voulu. Alors nous nous sommes assis sur des rochers audacieusement poncés. Des rochers qui parfois se penchaient vers la mer, en appui sur un seul genou. Je t’ai dit : Nous vivons désormais couramment ce que jadis nous ne vivions qu’en vacances.
Le soir-même. Le soir-même nous avons visionné des rushes. Ceux de Belle-Île-en-mer. Je ne me souvenais pas. Je me souvenais de ce voyage mais je ne me souvenais pas que nous avions filmé. Le phare, les remparts. Je me souvenais que nous nous étions photographiés, le Vespa rouge, non loin des Aiguilles de Port Coton, mais j’avais oublié que ces cassettes existaient, rangées dans un carton. De mauvais rushes. Des mouettes, il y a deux années. Jamais nous n’apparaissons. Je me souviens également qu’au retour, face au psychothérapeute, j’avais avoué ma déception. L’île m’avait parlé. J’avais été heureux de m’être accroché à la taille de mon homme quand le Vespa fusait de criques en falaises. Mais dans l’histoire j’avais glissé mon si bémol. Mon Diabolus in musica. Ce très insupportable ennui de soi-même qui me dévore le foie.
Puis, sur l’écran, ces images. Toujours Belle-Île. Toujours la belle île dont nous sommes résolument absents. Où nous avions loué la maison des Nains, au fond d’un jardin, sur les hauteurs du port. Ces images. Patientes, silencieuses, abstraites et colorées. De longs plans de méduses à la dérive. Cet envoûtement, ça me revenait, la venimosité de leur nage hasardeuse. Nous marchions le long des quais, nous foulions de plates vagues. Elles étaient là, molles mascottes du séjour. Aussitôt j’ai vu le possible film. Un film. Où il serait question, par exemple, de l’ascendance de l’immédiat sur la thésaurisation du cultivé. Cette priorité que j’accorde au silence et à la contemplation. À l’humilité. Cette lassitude que m’inspirent opinions et définitions, avec leur cortège d’aphorismes, de vanités et de pédantismes. Lesquels souvent mènent sinon au mépris, du moins au nombrilisme. Quelle idiotie que de s’offusquer de la bêtise d’autrui (permettez-moi cet amusement) !
Via ces longues images de méduses frôlant la surface j’ai reçu la piqûre de rappel. Le rappel de mes facultés fondamentales. Viscérales. Celles de prendre l’encre, quitte à combiner tâche et calligraphie, sans autre bavardage. Pour ne pas céder au mépris. Pour ne pas patauger dans une vanité mêlée de satisfaction. Enfant je m’asseyais au bord des quais de l’arrière-port, non loin des cargos. Le dessin dansant des amarres à la surface déjà me captivait. Mes jambes pendaient dans le vide. Certains livres ont cru faire de moi un être intelligent. Ils avaient tort. La plupart n’ont fait que m’éloigner. La plupart n’ont fait que me divertir. Me rendre complexe. J’y ai perdu le sens de l’humour. Et le plaisir d’écrire. Au détour d’une méduse sagement portée par le courant le reflet d’une amarre claire sautillait à l’écran. Alors j’ai compris. J’ai compris que je maîtrisais depuis l’enfance le langage des imbéciles. Celui du silence. Ce beau silence des imbéciles qui m’a permis d’accéder à l’amour. À l’amour et à la foi. À la fois.
Hier nous avons bu le café à Mousterlin où grouillaient vanneaux, avocettes et pies huîtrières. Je me trouvais très laid dans les reflets. Je me suis répété : Demain tu arrêtes le si bémol et tu rédiges la voix off des méduses. Au retour, volant en main, je me suis juré de désenfler mes cernes et de revivre le bonheur. Le bonheur de nos vingt ans. Le bonheur de la méduse portée par le courant, avec les jupons qui se soulèvent.
Je ne mérite pas de me sentir aussi malheureux.
le 9 mai 2010 à 10:21
Marie écrit :
Il n’est pas possible de me sentir détachable, sans être pieuvre pour autant et je suis infiniment heureuse de te retrouver, vous retrouver, ta plume, ton talent, son infinie patience. Belle-Ile, j’y retourne en juin.
le 9 mai 2010 à 11:11
Olivier Autissier écrit :
Il y aurait beaucoup à dire, en tous cas pour moi, sur ce que tu écris. Mais je me contenterais de deux choses seulement.
Je ne crois pas qu’il soit idiot de s’offusquer de la bêtise d’autrui, en tous cas quand elle impacte ni même quand elle est simplement affligeante. Même si nous le sommes tous à un moment donné pour un tel ou un autre.
Et puis, personne ne mérite de se sentir malheureux, qui plus est aussi malheureux. Toi encore moins, quand on vous voit et vous devine au-delà des images si beaux tous les deux, quand on découvre à chaque fois cette douceur des mots et des phrases que tu poses, quand on y perçoit comme une évidence ton intelligence.
le 9 mai 2010 à 12:10
Les méduses de Kab-Aod | MatooBlog écrit :
[...] articles de Kab-Aod, toujours empreints de ses sentiments exacerbés. Je ne sais as pourquoi mais ce texte là m’a particulièrement touché et [...]
le 9 mai 2010 à 13:13
Nicolas écrit :
Je n’ai pas tout compris, du moins, le paragraphe du milieu mais fichtre, comme ça me fait plaisir de voir que tu reprends la plume… Que tu lèves l’encre !
le 9 mai 2010 à 16:50
Buzuk Traezh écrit :
Décidément c’est la journée où je vous retrouve…
le 9 mai 2010 à 18:56
Kab-Aod écrit :
@ Marie : À cette saison les méduses ne manqueront pas de flâner dans le port du Palais
?)
@ Olivier : 1) Dans cette bêtise-ci j’entendais surtout le défaut de culture ou la lenteur d’esprit. Pas la connerie. 2) Effectivement, personne ne mérite d’être malheureux : par cet auto-apitoiement volontairement ridicule, je montre du doigt ce déplorable « si bémol» mentionné dans le texte (un truc qui me pourrit la vie et dont je suis le seul responsable).
Et bon vol à vous deux ! (T’as pris ton Lexomil
@ Matoo : Trugarez
@ Nicolas : Quand je tenais mes précédents blogs (que tu as connu), j’habitais en bord de mer. Aujourd’hui j’habite à l’intérieur des terres. Mais depuis que je possède un véhicule, la mer s’est rapprochée. Ceci explique peut-être cela. Je revis ^^
@ Leto : Demat dit, chenapan
le 9 mai 2010 à 18:59
Marie écrit :
Diabolus in musica c’est l’album « Rose tres bele» et Antoine Guerber, des sonorités sans bémol à la clé.
le 9 mai 2010 à 22:10
Ira écrit :
http://www.insu.cnrs.fr/image779,pullulement-meduses-aurelia-mer-rouge.html
le 10 mai 2010 à 21:12
KarregWenn écrit :
Paresseusement je ne soulignerai que les 3 phrases du début, mais elles me paraissent aussi fichtrement importantes ! Bravo donc !
Pensez-donc à venir faire un petit créneau dans la rue P… ! Un thé vous sera servi à l’étage.
le 10 mai 2010 à 21:53
calystee écrit :
Un texte. UN texte et son ressac, ramenant les mots, les mêmes mots et d’autres différents, comme chaque vague est semblable et étrangère à la vague précédente. Tout ça pour dire ton amour. Tes amours. Merci.
le 11 mai 2010 à 0:19
olive écrit :
Fixer, cadrer, filmer, sentir et enfin ressentir ce souvenir de cet élan qui nous anima pour que, comme la vague éternelle, il revienne habiter nos vies, nos amours .
Merci
le 12 mai 2010 à 12:01
Marie écrit :
Méduses au rendez-vous et pour la voix off, j’entendrai ?
le 12 mai 2010 à 17:31
Kab-Aod écrit :
@ Ira : Celles que j’ai filmées étaient plus… solitaires ^^
@ KarregWenn : Tu sais, rue H. on peut aussi faire des créneaux…
@ Calystee : Commentaire très inspiré, merci. Décrire la mer est une chose, la transpirer en est une autre. Heureux que que la seconde option chez moi « s’entende» . Je n’ai rien à dire sur la mer. Sinon qu’elle m’a élevé comme un orphelin.
@ Olive : Je ne filme pas pour ne pas oublier. Je filme principalement pour laisser des émotions heureuses à mon conjoint. Et à l’occasion je filme pour susciter pour la postérité d’autres sensations que la colère, le mépris, la fatuité et autre pessimisme noir
le 13 mai 2010 à 9:03
deef écrit :
Ta as la mélancolie élégante.
Dans ces mots, on retrouve le rythme de tes vidéos.
On voit très bien le film que tu aurais pu faire.
le 15 mai 2010 à 15:44
le bleu du ciel écrit :
Il y a des malheurs qui méritent qu’on écrive. Et l’on se sent heureux, sans maudire le gouffre, au-dessus de soi, qui nous fait passer d’une rive à l’autre.
le 16 mai 2010 à 11:42
Kab-Aod écrit :
@ Deef : La prochaine vidéo ne dépareillera du ton que j’ai coutume de proposer
@ Le bleu du ciel : En voilà un qui a capté les très furtifs scintillements de joie tranquille qui parfois percent le flot