J'avais emporté un carnet. Où à la plume chaque soir j'ai noté. Simplement, sans élaborer, sans prétendre. J'ai redécouvert la rature, l'inclinaison des lettres, la calligraphie de mes J, de mes F. Un récit quotidien, j'évitais le détail, le commentaire. La littérature. Pourquoi ce rite ? Qu'ai je voulu conserver ? Si me souvenir avait-été la motivation, immanquablement j'aurais pris soin. De la foison, de la matière. Si écrire pour rester bouleversé en était la raison j'aurai travaillé face à l'écran, sur un clavier. Des heures à ruminer le sens et la représentation. L'angle de vue, l'astuce. La viabilité à voix haute. Mais non. De ces deux semaines de vacuité je n'ai produit qu'un manuscrit de quarante quatre pages. Court journal sans écrivain ni lecteur. Sans force aucune. Sinon ces mots, comme des dessins. Leur course que la vitesse simplifie en phrases. Un mot, un dessin. Je serais écrivain parce que je suis, à la base, plasticien. Ou bien. Ou bien cette brève lubie prendra du poids dans un lendemain que je subodore sans le voir vraiment. Dans mon parcours l'anodin possède peu de place. J'aurais pu. Vivre ses vacances sans en témoigner. Or avant de partir j'ai sorti du placard un carnet et de la trousse un Waterman en acier. Sans savoir. Pourquoi.

   J'avais perdu un psaume. Deux fois j'ai relu le Livre dans la montagne. Des versets ont failli me réjouir. Puis non. Rien qui bouleverse comme d'antan. Je ne reconnaissais pas le texte. Ange. Gouffre. Nous étions attablés à une terrasse. Anduze, air poisseux, asthme imminent. J'avais repéré une chemisette de coton blanc. Boutons de bois. Le Nil. Le barman a écarquillé les yeux quand j'ai commandé un double Bourbon. Pêr était parvenu à capter une borne, nous avions du jus. Donc internet, sur le portable, inopinément. Il a d'abord chercher une recette. Celle des beignets de fleurs de courgette. Dans le sac, également, des tongues et des espadrilles grises. Il me demande des mots-clés. Ange. Gouffre. Voire fosse selon les traductions. Je commençais à croire que j'avais rêvé ce psaume. Malgré la prédication que j'avais commise sur la prière. Autrefois, jeune, solennel. La prière, la méditation, les near death experience, j'avais en tête le tunnel, le happement, les ombres hostiles. La source de lumière. Pêr lance des citations, je sirote. Job. Subitement je me souviens d'un Livre difficile, comme ça, un claquement de doigts. Grâce au Bourbon. Je dis : Ange, fosse. Essaie Job. Il lit sa découverte et le réconfort me monte à la gorge. Job 33. Il aura fallu ses vacances. Ses tongues, ses espadrilles. Ce double Bourbon et cette chemise Blanc du Nil un peu rêche, XL. Pour retrouver le texte exact. Celui qui faisait le lien avec mes décorporations, mes siestes extatiques. Je crois à Dieu, cette pulsion viscérale me vrille depuis môme. J'ai opté pour la réforme, bien qu'élevé dans le catholicisme. Mais inévitablement la religion m'indique une voie qui la dépasse. Job 33. Voilà ce qu'il faudra lire quand on aura agrafé le linceul autour de mes jambes.

   Le soleil. Lourd. Lent. Le soleil a tapé, irrespirable. Le matin, tôt, après une nuit à suffoquer sous l'angoisse, je touchais la boule. Jour. Après. Jour. Ce nodule à la base du sternum. L'estomac, le pancréas, le foie ? Soyez heureux de ne pas frémir de ce genre d'inquiétude palpable. Une épreuve m'attend. C'est un fait dont je retarde le verdict. Je préfère continuer à vivre comme si.

   Qu'avons-nous rapporté de ce périple ? Du miel et cinq paires de baguettes japonaises. Un bâton de pluie formé dans un bambou et peint à son milieu d'un motif aborigène, un serpent. Aussi quasiment quatre heures de film. Dont nous tirerons une carte postale en temps voulu. Où vous verrez la maison, les lieux de baignade, l'environnement, etc. Nous avons mis une semaine à sortir la caméra. L'envie n'y était pas. Trop de touffeur, trop de fatigue. Même bronzer était une épreuve que nous avons fuie. Entre 30 et 35 ° d'air ambiant, la mer à 23° à Sète, Le Gardon confortable, le manque de vent. Trois quatre orages, cinq minutes de pluie. On crevait dès midi. Comme la rivière coulait à deux pas nous nous sommes vautrés dans les vasques poissonneuses, Pêr plus souvent. Un ennui méchant m'engourdissait. Je regardais Pêr. Je tenais à ce qu'il fonce dans cette évasion. Mon carnet avait peu de chance d'immortaliser les clapotis, l'odeur de l'huile d'olive, de tilleul. Des châtaigniers poudreux, si gras et sucrés dans nos narines dès le café du matin. Peut-être avons-nous fait tant de kilomètres simplement pour goûter à l'eau claire. Du Gardon. Parmi les libellules et les galets de schistes. Les alevins et les taons. Qu'avons-nous récolté de ce voyage, sinon la preuve que nous sommes inséparables ?

   Désormais aide-soignant. Demain je commence mon travail. À l'hôpital. Un service réputé pour son taux de mortalité. L'idée de mourir me traumatise. J'ai trop aimé. Et je n'ai pas été à la hauteur. Paradoxalement. J'espère vous raconter la suite, avec le film…



3 Commentaires



  1. Olivier Autissier écrit :

    « La preuve que vous êtes inséparables» .
    Voilà qui vaut tous les voyages, tous les séjours, tous les pèlerinages. Voilà qui vaut la vie, peut-être.
    Voyagez ! Voyagez ainsi. Longtemps et toujours :)



  2. oliv26 écrit :

    Comme Olivier, si cette preuve doit être trouvée ailleurs alors aller la quérir aussi souvent que vous le voudrez .
    Et puis qu’il est bon de se ressourcer auprès d’un rayon de soleil traversant un volet tiré, a l’intèrieur d’une maison fraîche .
    Je vais de ce pas lire Job 33, en espèrant que Louis Segond aura été ta version préférée .
    Bonne rentrée, je vous admire Mr l’Aide-Soignant



  3. Marie écrit :

    Un côté humain, l’autre technique, il faut en passer par là pour continuer à vivre SANS PENSER AU LINCEUL ou alors en lin pour les autres. Il n’y a pas de rentrée, c’est du courage au quotidien qu’il faut et je sais que tu en as. Comme les autres j’attends les images du refuge de pierres :idea:

Si vous voulez créer votre avatar pour qu'il apparaisse à côté de vos commentaires
sur ce site à la place du joli papier peint, cliquez ici, c'est simple et gratuit.