sam 31 déc 2011
Des rideaux de crachins soufflés du fin fond du plein ouest, des îlots magnifiés dans le dégradé des contre-jours au point de vous téléporter à des milliers de kilomètres (l'Asie sud-orientale, par exemple). Des rafales de vent si
solides que la texture incarnerait cette indicible transition entre mers et socles minéraux. Puis sous le pas : la spongiosité des landes, les accidents du caillou, le craquement de la fougère brûlée, la viscosité des algues parfois effervescente. Avec, soudainement, comme un répit, le ruban de goudron, sinueux, difforme, et ses parenthèses de pavés, de boues noires et grasses, de sables lisses. Sur cette île de Bréhat, j'ai surtout guetté le quatrième élément, l'impermanence de la lumière du jour, sa brièveté comme sa force entre 8h30 et 17h30, ses gris simples entrecoupés de fauve, d'émeraude, de blancs repères.
Malgré cette richesse de chaos et de calmes, de couleurs et de contraintes, j'ai vécu ce moment favori, ce bourgeon de la
saine fatigue : le seuil de cette quête inexplicable de béatitude. La courte seconde où, ivre de luttes et d'éviction d'un passé construit sur la souffrance, tu t'assois sur un trône provisoire maculé de lichen orange, la pensée terrassée par un mutisme qui transcende le corps (avec ses ambitions), saisie par une occulte tentative d'osmose où tu vois que tu regardes tout et rien à la fois, le vol des fous de Bassan révélant plus d'exactitude que la maîtrise d'une sagesse finalement réduite à des livres et des proverbes (je ne connais pas de gourous qui auront autant sublimé le devenir des êtres ; les miracles naissent du temps interprété et non du quotidien).
Entre les deux réveillons, nous nous sommes investis trois jours sur Enez Vriad, l'île de Bréhat. Plusieurs fractions de joie se seront succédées, notamment ce matin à la Pointe du Paon afin de vivre un lever de soleil au pied du phare nord.
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L’œil du peintre gonflait de minute en minute, secrétant un peu de méchanceté à l'égard des photographes éborgnés (si je me complaisais dans l'art de l'aphorisme, j'écrirais que photographier serait l'aveu de vivre trois fois rien, de louper l'occasion d'embrasser un nerf vertueux). Bréhat, malgré ma préférence pour Ouessant, m'aura remis quelques pendules à l'heure. J'ai. Été. Fondamentalement. Bousculé. Heureux celui qui embarque pour lui-même.
Seul souvenir rapporté de Bréhat : un presse-papier (et quelques bouts de film au gré de la nouvelle caméra 16/neuvième), un galet de verre dans lequel un léger
triskell apparaît dans un magma galactique (spirale façonnée par les verriers locaux). Un objet aussi catalyseur et poétique qu'une boule de cristal ; quand je le tiens dans la main, je revis mon bonheur à me lever de bonne heure pour vivre la plus rose des côtes et les faisceaux des phares. Le triskell, dit-on, réunit sur le carrefour de la Terre les trois branches de la Mer, de l'Air et de la Lumière. On dit beaucoup d'ânerie sur ce symbole pauvrement (tardivement) breton. Personnellement il me plaît quand il échappe à la vulgarité. Pourtant, cette réunion performante du granit (ou de la lande), de la vague (ou de la pluie), du soleil (ou des nuages) et du vent (l'air), je la transcris sans problème culturel dans les trois branches enroulées de cette grecque récupération, les symboles formant des appuis plus que des vérités.
Je n'ai jamais connu d'introspections plus puissantes, plus vides, qu'assis
longuement sur des dossiers bretons maculés de champignons rouges, avec cet horizon qui émacie cernes et joues. Après ça, dormir est une bénédiction, une gentille brûlure qui s'éteint sous le poids du drap ; des instants qui me confirment que je bats du cœur plus que je ne consomme du décor. Jadis, je collectionnais les galets frappés de signes singuliers. Le souvenir m'en est revenu quand j'ai acheté ici cette pâte de verre au noyau marbré et signé de ce logo celtique censé signifié l'équation des éléments fondateurs. Aucun texte, malgré les lectures exploitées dans la ferveur (et surtout
aucune fiction), ne me fera autant approcher de l'infini, de l'impermanence ou du bonheur d'avoir existé, que ma confrontation aux déchets du massif armoricain et la ténacité de cette histoire d'amour avec Celui qui aura tout supporté de mes tempêtes, mon homme et ses longues paupières.
Ma dernière image de Bréhat, au bout de ces trois jours trop vite remplis, ne sera pas ce dernier repas onéreux et mauvais, étalé sous la fade lumière de la bruine, triste préambule au départ, mais cette promenade le long du fond du bourg, avec ce bouquet d'aigrettes en vol sous une pluie fine, un escalier de gris raffinés pour panorama. Heureux l'Homme qui
croise ce genre d'image et en retire plus d'enseignements que dans le maniérisme d'un aphorisme aussi beau que creux et figé. Dans le bateau, dernier trajet, je me suis abandonné à deux minutes d'endormissement, le temps de flotter dans le plus superbe des abrutissements. J'ai revu un instant ces deux promeneurs qui se photographiaient en voleurs avant de bouffer la preuve qu'ils étaient là, touristes habillés d'imperméables rouges ou jaunes. Pourquoi pas. Loin de moi la médisance : je dis simplement que le commerce ôte la place à ceux qui sauraient vraiment vivifier (perpétuer) l'esprit îlien.
Cela dit, je vous espère la réalisation d'une année remplie d'impacts. Pour ma part, je vais repeindre et réécrire. Passer un autre concours et raffermir mes élans de méditation. Me sentir, en somme, comme confronté au vent à la cime d'un promontoire, du sel plein les cils.


le 1 janvier 2012 à 20:31
Marie écrit :
Le vent accompagne la lecture d’une légère méchanceté qui ne saurait m’atteindre … que sera cette année pleine d’impacts pour nous ? aurai-je la réponse dans un presse-papier ?
Je vous souhaite à tous les deux une année pleine de richesses dans l’authenticité d’une nature préservée.
le 1 janvier 2012 à 20:32
Marie écrit :
C’est si fort que le vent accompagne la lecture d’une légère méchanceté qui ne saurait m’atteindre … que sera cette année pleine d’impacts pour nous ? aurai-je la réponse dans un presse-papier ?
Je vous souhaite à tous les deux une année pleine de richesses dans l’authenticité d’une nature préservée.
le 2 janvier 2012 à 20:48
Kevin Zaak écrit :
Ça promet ! Une année pleine d’impacts, pourquoi pas ? Je vous souhaite une année remplie de moments forts, comme ce lever de soleil. Des matins, des nuits, des jours, mais aussi des rencontres, des histoires et des mots.
le 6 janvier 2012 à 11:16
Kab-Aod écrit :
@ Marie : Bon, « méchanceté, hein !, c’est un bien grand mot (disons une taquinerie bien sentie ^^). Je ne sais si partager mes lieux préférés aide à les préserver, j’essaie en tout cas d’en préserver l’authenticité avec la mienne propre.
Bises à toi
@ Kevin Zaak : Ce « moment fort» (le lever de soleil sur une Bréhat déserte) m’a longtemps ébloui et fortifié dans la bonne évolution qui s’opère depuis quatre ans. J’espère avant le Printemps vous en faire profiter sur de plus longues minutes !
À toi tout particulièrement je te souhaite de vivre cette Table Rase intérieure si nécessaire (à mon sens) pour cueillir la lumière à sa source.
le 14 janvier 2012 à 20:23
Marie écrit :
« méchanceté» le mot est de toi à propos des photographes et je m’aperçois d’un bégaiement troublant … comment cela est-il possible ???
Polaroïd a disparu, c’était juste une tentative avortée ?
Des bises renouvelées.