Dans le salon un petit arbre aux allures de platane dresse ses deux houppes. Son tronc s'est divisé à la base et forme désormais deux tiges maladroites dont l'écorce, affirmée, porte toujours les traces, telles des cicatrices d’acné, des feuillaisons anciennes. Il mesure aujourd'hui près de deux mètres. Quand je le regarde évoluer je me souviens de l'Alsace et de l'amie Guéna, future pastourelle alors férue de mystique juive. Nous habitions Strasbourg ; elle la Mosellane, mon conjoint le Loiretain et bibi le Haut-Normand. Un magasin vendait des bouts de bois semblables à des bâtons de réglisse. Il suffisait de les planter en terre et d'arroser ; l'extrême vivacité (vitalité) de cette essence latino-américaine garantissait une croissance et une résistance remarquables. Des chayas aux feuilles comestibles, annonçait la notice. Celui de Guéna (la meilleure amie), comme le nôtre, grandissait avec énergie dans son pot. Excepté que le nôtre, après quelques années, aura cédé à je-ne-sais-plus-trop-quoi. Je crois me remémorer d'une chute qui l'aura cassé. À peu près quatre années passé ce changement de région qui nous poussa quelques temps à mon lieu de naissance, nous rendions visite à Guéna, à l'occasion de vacances, dans ce bled de l'est dont elle représentait la paroisse. En cadeau de départ, le jour de l'au-revoir, elle arracha une brindille de son chaya, petit Y de cinq centimètres orné de deux feuilles naissantes. Il n'a jamais cessé de croître, de former du feuillage malgré les fanaisons successives ; ce geste surtout symbolisa la fin naturelle de notre amitié amoindrie par la distance et les épreuves personnelles. Voilà, c'est comme ça, dit-on dans ce cas, soumis aux choses biens qui s'éteignent au nom de la petite histoire. Pour la première fois depuis sa plantation (environ huit ans) la bouture donne des fleurs. Immanquablement le chaya me fait penser au dernier accueil de Guéna, ravive le souvenir de nos beautés d'antan quand étudiants nous longions le canal de l'Ill pour boire le thé chez elle. Nous nous sommes perdus de vue depuis cet arbre. Nous habitons désormais l'extrême ouest, elle habite encore l'extrême est malgré son prénom proprement breton – lointaines origines oblige. Je lui dédie ce bouquet inédit.

 

      PS : Nous avons toujours prononcé au masculin Cnidoscolus aconitifolius («spinach tree» en anglais) bien qu'il faille utiliser le féminin.



3 Commentaires



  1. Marie écrit :

    Plein de délicatesse et de poésie. Guéna la pastourelle a connaissance de ton blog ? Je pense qu’elle serait émue de cette attention, les fleurs de l’amitié.



  2. Marie écrit :

    Qualité d’image exceptionnelle, aussi j’ai « disposé»  de la fleur en gros plan pour en faire un fond d’écran. Une magie de présence. :oops:



  3. Kab-Aod écrit :

    @ Marie : Guéna, je suppose, doit avoir vu quelques unes de nos vidéos via le Net. Quant aux photographies, remercie le conjoint :grin:

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