mar 19 fév 2013
Pot-au-feu breton en pays Léon, chaudron armoricain du kig-ha-farz (viande et far, lande et phares). Poitrine demi-sel, avec la couenne, la peau de porc. Les rafales de froid. Des chevaux roux aux crinières blondes, postier des labours désormais perpétué pour sa bavette et sa hampe, son steak, l'herbe saline arrachée à la puissance des lèvres tandis que le vent cogne, grogne, hache la houache des crocs minéraux, dénouent les longs cheveux de la vague et des vapeurs de la casserole. Le granit baratte l'écume, les dunes démâtent, affûtent en hâte leurs crêtes pour tailler de belles silhouettes aux ailes des corbeaux et des mouettes.
Les oiseaux suspendus, immobiles à la force des rectrices, parfois succombaient à d'amples virages, au risque de l'entorse. Des lacets d'eau claire pas plus larges que des artères coronaires gercent hameaux et sentiers, crapahutent sous des ponts ou des planches avant de prendre l'escalier jusqu'aux chaos des littoraux. Nous étions excités comme des troupeaux de bécasseaux taquinés à la lisière des iodes montés en neige avec le fouet de la tourmente, la capuche en drapeau et le gant verni de la trace des limaces, notre goutte au nez sans autre mouchoir. Fontaines herbues et croix des quatre rues, streat Groazoc (straed groazeg plus bas dans le département), l'adresse dans la boue non loin des maïs coupés à la cheville, la terrasse du gîte trop agitée pour l'heure du Laphroaig, notre chemin cabossé par l’effluve des crottins et des fougues océanes, des sansonnets pulvérulents soufflés d'un pin à un pommier,
notre carrosserie mouchetée d'autographes pressants, les ellipses de guano. Une aigrette survole la rive, s'affaire à becqueter d'un coup sec de la nuque la vase ou le varech, la tresse des chanvres liés à des canots, des bouées échouées. Nous étions assis près d'un feu de bois, la commerçante nous avait apporté le thé et le café au lait pour dégeler nos ongles heureux. Le fouet du nord excite le crin des croupes musculeuses, souffle d'Irlande filtré par des buissons d'ajonc, des explosions d'embruns tirés par l'horizon à la façon de rideaux granuleux, le lichen des calvaires poncés au chlorure des grêles, la flaque posée sur le dolmen comme soucieuse de deviner l'intempérie future parmi les stries noires de son miroir, l'aubaine d'une embellie, le sel comme du miel de mer en gouttelettes sur nos cils. Paleron paré, saucisses hélas qui n'auront de Molène que le nom, le cochon n'étant plus îlien depuis la fin des autarcies, l'après-guerre, la désertion des générations faute de salaires plus ambitieux et de maisons moins onéreuses, fameux appel de la Grande Terre. Le goémon pour parfumer la cuisson s'échoue dans l'archipel autant qu'aux abords de Ploudalmézeau, laquelle perpétue l'appellation, cochonnaille molénaise, sauciflard ouessantin, charcuterie continentale entre Manche et Iroise, pas si loin des marées et des épaves de pétroliers, ces abers, nos estuaires, où naîtront le kabig, cabans et duffle-coats. Trois heures de cuisson douce concurrencent en buée la nuée des bruines troubles et grasses tartinées contre les vasistas, nichoir douillet avec vue sur le calme et les enfers, les faisceaux et les feux du matin, notre baignoire pleine de sirop d'agrumes, la clope au bec et le pain tiède encore par bouffées dans les coins du logis, les bras qui flottent, les bottes décrottées, notre cachette dans un mouchoir plié, l'abreuvoir du soir avec l'andouillon sur toasts au levain, pétris maison.
Le chat flippait en haut de l'armoire, sa hune. Souvent, mon habitude, boire le tuocha ginseng avant que se dessine à l'encre de Chine brindilles et houppes déjà bercées par le galop des gris et des magenta si crépusculaires tandis que l'aube crève à peine la grève. Sac de glaise au sarrasin, si complaisant dans le suintement des huiles animales et des sucs verts. Comment expliquer nos dos courbés joyeusement, les bouts de plénitude arrachés au mouvement permanent de tous les éléments ? Triskell. La marmite en inox où le terroir a pris ses aises. Farz du, far noir, le torchon gavé de blé pauvre, de pâte bise. Sac de toile, la corde au cou. Longuement mûri dans le chou et le bouillon brun, le jus de la couenne, le sang du paleron, le beurre et les baies. Laurier, labours, labeur, la caméra tanguait sur ses genoux raccourcis, le stylo s'activait grossièrement, nous rentrions usés par la râpe incessante des rafales qui rendait débiles et essoufflés, morts sur le canapé dédié au journal de 20h, aux cuillerées de tartare d'algue. Presqu'île de Saint Laurent, verte et rouge et grise et brave, il fallait la capuche pour honorer de l’œil, pour fouler la modestie du phare du Four, avec le cuir des jumelles
du grand-père, sa boussole un peu saoule peu habituée à caler le nord dans la tourmente des horizons. Tout tourne, s'affole, la tempête a enivré les arpenteurs de l'hiver, l'insolite couple, nous brassons des furies joues brulées et tendues par les effervescences, neiges salines, prés veloutés. Des vagues qui ne cessent d'ensevelir, de moutonner, de floconner sur le pare-brise. Cette apéro tandis que les bigots sortis de l'église repeuplaient la route. La cloche en clé de fa tandis que l'eau discrète sifflotait clé de sol et accord majeur, sa gaîté limpide des lavoirs anciens. Dérobée, fugue. Ça sent rustique le navet, la carotte et le foin, le sabot, le bain du matin où flotte le sexe, où dérivent les ligaments, le pain qui prend de la couleur alors que se déchire la grigne, l'involontaire dessin d'un épi sous la scie du couteau. Je note l'anecdote, le résumé, évoque, bretonne. Bouture des loques à des cahiers. Un chevalier gambette observé, des tournes-pierres nerveux, les moissons de la mer qui puent le bon engrais, algues alpaguées, le fumier des herbes gélatineuses, mouches et cloportes, les cailloux ronds, très clairs, pailletés de bleu. Le bleu des portes.
Confronté aux contrastes je me tais et constate, négocie des visions, répète et répète des gestes de pinceau, des frissons de chaman, quelques mots collectés dans la manne que mâche le front, mon âme de barde. Mon front cheveux rubis, le front des horizons qui supplie de réinviter un talent. Pour les enfants. Les algues fumées partagées entre Molène et abers, le vagin d'Ildut. Demain ce sera poulet noir de l'Argoat rôti dans le cidre, farci à la chair d'Ouessant, à la pomme écrasée, à la tempête nocturne. Chère Ouessant, ma copine accidentée, havre visible pourtant parmi la poisse des tranches de pluie en forme de rideaux frottés au fusain, d'embruns qui tachent les bottes Dunlop doublées de chaussettes charnues comme des couettes de lin, les embellies au détour d'un trou pâle dans ce plafond finistérien très infini, très cousin de la matière cérébrale où tourne le moulin des ha ! et des ho ! et des rires ; des rigolades parce que le ciel s'énerve, roue de coups, dynamite la houle, cravache. Je ne cherche pas à dialoguer avec le pas lourd de la beauté, ce beau cul des péninsules, la gueule des jeunes aussi cinglante que les landes cramoisies des falaises enfoncées dans les chaluts. La beauté vous abandonne dès que dévoué tu l'aimes par désespoir. Mutisme aussi du promeneur, cette puissance de la parole abstinente, ceux qui supportent, l'encensent, la colportent, l'adoptent, s'y frottent comme on s'en fout des soldes, des aires pour camping-cars, le carnaval. Se taire, le breton excelle dans la cause du silence et du temps qu'il fait, les arguments des vents et des champs, le tempérament des légumes ramassés, la
dignité d'un amer, d'une mer habitée. Soirs bas qui donnent aux branches des rhumatismes noirs. Qui donnent des claques, arrachent les oreilles, décapent les doigts, gèlent, ajoutent des croûtons à l'ail et des clous de girofle à ma soupe du soir, de l'échalote à mon lipig, ce confit gras indispensable au pot, au feu, parfois agrémenté de raisins secs, hydromel, gelée de cidre, le miel des étendues. La tempête déferle dans la nuit, les étoiles résistent entre deux gerçures malgré les bourrasques, les béliers qui tordent la charpente et le chat qui rampe sous le toit, hésite, danse entre touffeur de couverture et trouille du loup caché sous la literie. Persiste dans la cuisine la douce odeur des patates bouillies dans la liqueur des navets, le lard, le fumet, le poivre rompu, la carte postale. La tranquillité adoucira plus tard, un plaid cousu au genou. C'est la promesse qui donne tout son goût à l'éloignement, à la dérive d'une fatigue, aux assiettes que l'on sauce. Des récifs décoiffés, lavés, fardés de mousses, de housses d'écumes, des arbustes de crème, le shampooing de la côte. Filmer. Humer ce qui colle aux lèvres, le salin, la racine des chaudins, le gratin ambulant qui déferle contre la gencive des proues, des molaires rouges là-bas quand la catastrophe rôde, le péril (d'ailleurs aucune navigation dans ce bleuâtre menaçant), nos corps piqués par le sable forcené, on a froid, on regroupe les épaules, couine la courroie de la voiture, le phare du Four endosse mille robes hérissées, les écumes roulent dans les bitumes, submergent, nous sommes, des mètres et des mètres de vagues, nous sommes trop petits pour évaluer les creux profonds, sons de flûte, les éclosions de toute part, je


souffle dans l’ébène, feutre la note, les danses et les gerbes fabuleuses, les ici qui s'ébrouent les là qui chuchotent, l'éclatant romantisme des épreuves. La clarté aura dominé, soleil jaune, soleil rouge. Ce phare, de la mer plein les épaules comme un bouquet d’amaryllis où explose un obus. Quantité d'oiseaux, quantité de goûts. Iroise, Manche, nous scrutons les estampes, la voûte des vertèbres, les îlots dans ce chaos d'éruptions et de foutres, sous la douche, le meugle permanent, le hourvari où fleurissent des saules lents et éphémères, lents et blancs et francs, la frange des ravins, le râle des fanges, les tourbillons et les mescluns des laitues petites et gorgées. La tape dans le dos des eaux multipliées par la tempête. La beauté folle du large accélérée traverse la route et rend un peu de poésie à ceux qui mettent des gants quand devient trop grand le menhir, les herbes couchées, les prés ondoyants qui font lutter, avec la capuche, la claque aux dents, menton sanglé de laine, la colonne vertébrale inclinée vers la poussée de colère presque violette quand elle mitraille. Choux et poireaux. Sarrasin coagulé dans l'ouragan et nos grimaces, molaires rétractées, rentrées dans les os. Entre 90 et 130 km/h de vent, de grêlons, entre 5 et 7 degrés, voiture secouée, caméra trémulante, chat abasourdi, prudent pour un rien. Nous avons hurlé de l’intérieur. À Quimper, nous dit-on au retour, la semaine s'était résumée à de la pluie râpée menue, du dégoulinement, de la crasse mal foutue, déprimante. Nous, nous étions décoiffés et rouges, comme revenus d'un autre bout de monde.


le 24 février 2013 à 11:04
Sandro écrit :
Du rythme, de la passion, un régal!
Une bourrasque en pleine figure, c’est à vous couper le souffle.
Félicitations pour ce beau texte.
Bon dimanche
Sandro
le 26 février 2013 à 9:20
Kab-Aod écrit :
@ Sandro : Un texte à l’image du vécu. Clique sur les images, avant de les voir en mouvement un de ces jours. À couper le souffle ? : non !, à redonner du souffle