sam 19 juin 2010
I) Quatre matins encore. À arborer sur la poitrine mon statut de stagiaire. Puis, vendredi, de retour à l’école, la promotion, réunie pour la dernière fois, sera conviée à exprimer un bilan. Nos joies et nos peines depuis septembre. Ce qui convenait, ce qui péchait, le sentiment d’avoir acquis, ou pas. Le 9 juillet, la Région, après consultation des résultats, officialisera l’obtention des diplômes. J’avoue, je ne m’inquiète pas. La formation m’a appris, m’a réjoui et bousculé. Stressé, souvent. Aussi épuisé. J’ai commis un parcours sans faute, je suppose la moyenne supérieure ou égale à 16. Compétences reconnues, évaluations validées, commentaires éloquents. Lundi après-midi, par anticipation, je dois me rendre à la lingerie centrale pour effacer le mot "élève" de mes tuniques. Me voici désormais "aide-soignant", pleinement. Avec cette impression de n’être qu’au pied de la montagne.
II) Divers arguments l’ont motivée. D’abord je suis un garçon, grand, proportionné, denrée rare et utile, avec la voix grave qui apaise. De par mon parcours atypique et la personnalité conséquente j’apporte un souffle. Stagiaire dans son service depuis trois semaines et considérés les éloges de l’équipe, elle préfère agripper une valeur sûre, etc. Je sais par ailleurs que le remplaçant prévu pour cet été était le fils d’une titulaire du service et que ces choses-là ne se font pas. Qu’à l’occasion me conserver dans l’unité optimiserait sa gestion du planning. Ensuite la discussion, sans-doute après que la cadre eu perçu mon imperméabilité à la flatterie, s’orienta, le ton plus sérieux, vers mon possible potentiel : devenir infirmier, avec les possibles évolutions. J’ai soupiré intérieurement. De lassitude. Cette manie qu’on a de surestimer ma placidité, la confiance qu’elle inspire. J’ai songé un instant à cette psychothérapeute désolée d’apprendre que j’avais passé mon enfance à servir de "faire-valoir" à mes parents. À être celui qui réussi, qui a du talent, pour valoriser la lignée, la racheter. D’où mon aversion pour la moindre manifestation d’orgueil. Deux jours plus tard la cadre confirmera qu’elle aura su convaincre la direction des ressources humaines : je travaillerai donc cet été là-même où je termine mon dernier stage. L’équipe a bondi de joie. Tandis que je me disais que j’étais bien peu de chose.
III) Dans la foulée la cadre a remanié mon planning de remplaçant : bien que mon contrat débute le 5 juillet, je ne commencerais mon activité que le lundi 12 au soir, soit après une série de congés et de RTT combinés en préambule. Bien entendu, elle me présente ce cadeau comme un souci de m’offrir du repos après cette année de formation marathonienne, connue pour éreinter par sa densité. En vérité, elle m’avance des repos dont je ne bénéficierai pas en août, ni en septembre, période où la majorité du personnel titulaire espère des congés. Je tais le fait que ça m’arrange. Car, de façon inopinée, je me retrouve avec deux semaines consécutives de vacances, occasion bénie de prolonger notre séjour en Lozère. Mon conjoint, au téléphone, ne revenait pas d’une telle aubaine puisque ses propres congés correspondaient soudainement aux miens, du premier au dernier jour. Deux semaines ensemble, loin, à deux pas d’un clapotis cristallin, ses gués symboliques. Un signe de plus. Aussi prendrons-nous le temps de gagner les Cévennes (douze heures de route) via un bivouac à Montluçon (ce qui divise en deux le trajet). Plus de trois années que mon homme et moi n’avons pas joui d’une telle parenthèse. Qui plus est dans ce petit paradis oublié depuis dix ans et où pourtant, les dix premières années, notre couple a pris ses meilleurs rendez-vous.
IV) Un jour, sous un autre pseudonyme, j’avais dénoncé une situation familiale, répertoriant mot pour mot des phrases fâcheuses dans un style brutal qui omettait de préciser que je n’adhérais pas à ce que j’avais collecté, choix littéraire oblige. Mon "frère", toujours soucieux dans sa grande bêtise de profiter des crises et des drames, à qui par faiblesse j’avais confié l’adresse du blog, imprima l’article (sous un prétexte écœurant) et l’offrit (pour se dédouaner, tout "non grata" qu’il était devenu) à mes parents. Si bien que le lendemain toute la famille m’intima de me taire et coupa tout contact sans autre alternative, jusqu’à m’interdire l’enterrement d’oncles proches. Longtemps j’ai culpabilisé, malgré ma bonne foi. La vie de mon cadet est une catastrophe : marié tôt, divorcé tôt, alcoolique, une ex-femme a demi folle mal-aimée des assistantes sociales, une fille malgré tout qui a fini par le fuir, un fils meurtrier et écroué, un goût immodéré pour l’argent et la supercherie, "bla bla bla". Tout ce bordel que ce "frère" cherche désespérément à me faire partager au nom de l’orgueil familial, à grands coups de bas arguments, m’ont résolument révolté. Pédé, artiste, bon pain et cosmopolite, on me rappelle sans crier gare que je suis l’aîné quand ça va mal. Récemment, sur le répondeur, après des mois de silence, il était question des ennuis de santé de mon père. J’en suis réduit à projeter de changer de coordonnées. Pour pouvoir finir ma vie tranquille. Puisque depuis l’adolescence rien de ce qui m’arrive ne les concerne. Ils vivent dans un tumulte dont je ne fais plus parti, hermétiquement. Personne ne sait que je suis aujourd’hui conducteur et aide-soignant, à peine guéri d’une longue dépression et le foie au bord d’exploser, derniers résultats à l’appui. Ils ne savent rien et ne veulent pas savoir, jamais ils ne questionnent sincèrement. Je dois me soucier d’eux, me sacrifier, faire bonne figure, etc. Je suis plein de bonne volonté, mais satisfaire des orgueils de cette importance, satisfaire des mythomanies, je ne peux plus.
V) L’orgueil me sort des yeux. Je me souviens qu’enfant ma mère m’avait reproché d’en manquer, elle qui pourtant m’a dressé pour que je reste tapi dans mon coin, sans broncher, sinon c’était la baffe. Cette semaine j’ai reçu un mail. Lequel m’accusait d’injustice, de condescendance, d’insinuations à l’emporte-pièce. Parce que j’avais signifié lors d’un billet précédent ma capitulation devant l’évidente désertion d’une prétendue camaraderie, malgré mes efforts. Les coups de fil, les invitations, les visites. À la lecture de ce mail, j’ai reconnu mon diable : l’orgueil, toujours lui, agressif, ce démon collé à mes vieux talons, ce truc qui mord sitôt que je le débusque.L’orgueil ne m’aime pas. Et je plains (et je fuis) ceux pour qui cette valeur sert de référence.