ven 3 fév 2012
Nous nous courtisions depuis plusieurs semaines. Je ne l'ai pas encore assemblée. Lorsque j'ai découvert son coffret, mallette blonde et neutre, un soupçon de déception a plané, appuyé par ce détail ridicule : sur le couvercle était collé un petit sachet de mini-Carambar, lequel me remerciait de ma commande. Je ne l'ai pas encore assemblée. Par respect. Par obéissance. Parce qu'aussi je dois au préalable moi-même me rassembler.
Car ces temps-ci beaucoup d'évènements intérieurs se déplacent autour de ma conscience. Dans mes longs silences caractéristiques je besogne à les regarder former du sens. Pièces de puzzle subtiles ou grossières telles des îles en lévitation, je les contemple chercher leur place. Fidèle à ma cosmogonie, j'appelle cette concentration urgente de phénomènes un Carrefour. Des chemins fusent, me
forcent à les observer, dessinent des entrelacs lumineux comme enfiévrés, comme tourmentés par la volonté de m'orienter vers la suite de mon existence, vers son objectif propre. Sa destination consacrée. Or, conséquence naturelle, il faut peu de lumière pour soulever de puissantes ombres. Autant avouer qu'après une période de répit, me voici à nouveau projeté dans une tempête fondamentale qu'un instinct m'ordonne de dompter selon mon aptitude à encaisser les affres.
Nous nous courtisions. Puis j'ai ouvert le modeste coffret de bois. Elle était, elle aussi, désassemblée, chacun de ses tronçons calé dans du carton peigné d'un triste velours garance. Je dois encore m'équiper d'écouvillons, de graisse, d'huile d'amande, de conseils. C'est à cet instant que la gorge s'est contractée. La phase. Je ressentais la phase, la justesse ; j'étais en phase. Au moment d'extraire le barillet dédié au souffle l'image finale de mon prochain tableau m'a sauté au front (fougères, granit, algues, lumière céleste et vent). J'ai baisé le trou selon mes connaissances théoriques. Et du fût très vite a sonné cette texture particulièrement feutrée. L'odeur : j'ai humé. J'ai inspecté la matière, la qualité de l’ébène, du liège, des bagues de laiton chromé. Puis j'ai refermé la mallette, submergé par une émotion si belle que je craignais déjà la réaction des énergies opposées, voire hostiles (cependant, moins gracieux qu'à mes 20 ans mais plus aguerri à 42, j'ai acquis une ruse et une endurance, lesquelles bien souvent l'emportent sur l'incitation à la démission). L'après-midi-même j'achetai faute de mieux une vieille méthode rédigée en anglais.
Parallèlement, autres mouvements du carrefour, la future première toile devient enfin belle niveau esquisse (gestion des couleurs). La glaise attend dans un placard (tuiles, sculptures), le calame et la pierre à encre trépignent quand ils me voient reformuler ce signaire élaboré depuis des années et récemment renouvelé (gestion des graphismes). Je bosse (hélas en dilettante) un prochain concours professionnel. J'hésite entre écrire cette ancienne idée de roman ou bien la convertir en réalité (tu sais, cette histoire de rouquin en duffle-coat qui arpente les côtes sans prononcer le fruit de ses visions, sinon par des bouts d'arts et de gestes mystérieux via la gustation d'huîtres).
Cette nuit-là je m'étais assoupi dans le canapé. J'avais siroté, le moindre songe m'assaillait comme une cascade d'informations en relief. Sorti de ce délire j'ai commandé, malgré le prix, le nerf du rêve : une flûte irlandaise accordée en ré, que je compte métisser aux mélodies paysagistes extrêmes-orientales.
Les conseils préconisent de graisser et huiler l'instrument une fois par mois. De ne faire travailler le bois et les gammes, dans un premier temps, qu'une dizaine de minutes par jour. De tenir compte des différences de température, d'attendre une éternité avant que l'instrument s'adapte à mon teint d'expiration, à mon doigté. Ça me va, cette exigence, cette ténacité de la patience. En attendant j'étudie les partitions, traduis les articles, recherche les meilleurs produits d'entretien, murmure de futurs airs, réalise les conditions de cet impulsif investissement.

