I) J’avais rejoint mon collègue Vincent au rez-de-chaussée. Assis sur des tabourets roulants, nous étions occupés aux deux tables thérapeutiques du réfectoire à stimuler des résidents dans la prise de leur déjeuner. Quand Josy, agent de service bavarde, nous rejoignit pour débarrasser quelques assiettes :
- Mais combien tu mesures, Ezekiel ?
- 1m93
- Et ta femme elle mesure combien ? Elle est grande aussi ?
- 1m80
Elle écarquilla les yeux et expira une sorte de ouaaah. Sans tarder je précisai :
- C’est un mec.
- Oh pardon ! J’ai vu ton alliance alors j’ai cru…
    S’ensuivit quelques mots de bonne volonté, histoire de m’assurer que malgré sa surprise elle acceptait sans jugement la nouvelle. Puis elle repartit avec ses assiettes dans les mains après un second ouaaah quand elle apprit l’ancienneté de mon couple, elle qui avait déjà divorcé du père de ses enfants. Pas de doute : tout l’établissement serait au courant dans le quart d’heure suivant, ce qui m’arrangeait puisque me serait à l’avenir épargnée la routine des corrections de genre dans les futures conversations. Vincent, 28 ans, 1m89, que je sentais dissimuler sa vague gêne sous un grand sourire amusé, porta une fourchette à la bouche de la personne dont il s’occupait puis lança :
- Je le savais. J’avais deviné que t’étais homo.
- C’est normal, Vincent. L’année dernière, quand j’ai effectué mon stage ici, je t’avais appris que je vivais avec un homme parce que tu m’avais, toi aussi, posé des questions sur ma femme.
- Ah…

    II) Financièrement je ne sais comment nous allons gérer le carrefour des trois prochains mois. Hier Pêr m’a appelé alors que je sortais du travail :
- Tu as de l’argent sur toi ?
    Je savais mon porte-monnaie vide et comptais en marchant les quelques pièces qui traînaient dans la poche arrière de mon pantalon, que je réserve normalement aux mendiants :
- J’ai un euro soixante…
- Tu peux acheter du pain ?
    Le distributeur de billets lui avait refusé un retrait. Compte à sec. Puisqu’il était plus de 20h, et malgré un détour par l’épicerie arabe qui ferme tard, je revins bredouille et les jambes lourdes.
    Pêr travaille habituellement à plein temps, bien que lié par des contrats à durée déterminée. Crise oblige, cet été son emploi du temps connait des trous qui divisent par deux son salaire. Pour ma part j’ai appris que je serais payé avec un mois de retard et j’ignore encore comment sera rémunérée ma prochaine année de formation puisque Pôle Emploi ne répond plus à mes requêtes inquiètes et incessantes. Pêr et moi sommes payés par l’État, et l’État ne se soucie guère des menues galères qui chavirent malgré l’ardeur de la bonne volonté.
    Une fois de plus je vais stresser, croiser les doigts, espérer que mon conjoint trouve une solution miracle, même si de toute évidence la politique actuelle préfère nous maintenir la tête sous l’eau pour ne flatter que ceux qui respirent l’air sans trop de difficulté.
    Dans notre frigidaire attendent quelques tomates, une poignée de persil, des yaourts. Des soupes déshydratées et des nouilles occupent encore le placard, cool ! J’ignore cependant comment je vais payer mes cours de conduite le mois prochain. En fait vous n’imaginez même pas à quel point nous pataugeons dans une authentique et très française pauvreté, de cette indigence qui ne saurait être dramatique puisque nous vivons dans un pays obstinément opulent, même si déficitaire.
    Pêr devrait recevoir son bout de salaire autour du 28 prochain. Pour ma part, j’ai demandé une avance qui me semble compromise puisqu’on m’a laissé entendre que c’était l’été, période molle étant donné que la majeure partie des postes administratifs sont occupés par des intérimaires.
- Mais je ne peux passer le mois d’août sans salaire !
- Je sais bien monsieur. Je vais demander à ma collègue du service concerné de vous contacter au plus vite.
    J’attends toujours.

    III) J’ai esquissé un croquis au crayon gris. Une théière, un godet de thé, une bougie plate. Au loin on devine un horizon orné d’un phare et au-dessus, presque subitement, un ciel très grossièrement étoilé, l’ensemble exécuté plutôt naïvement, sachant que la couleur seule transfigurera le tableau. J’ai noté des indices : bleu nuit,  gris-bleu, orange, ocre jaune, marron, etc. Le thème ? : une vision cosmogonique d’un moment de sérénité. Le style ? : figuratif mais sans zèle réaliste.
    Ce n’est que le lendemain que j’ai réalisé avoir commis un dessin analogue, un pastel gras offert à mon unique grand-mère quand j’étais adolescent, lequel représentait un lys blanc posé près d’une théière de terre. Comme si j’étais revenu à un point de départ.